Menaces militaires, lignes rouges nucléaires et diplomatie sous tension : les pourparlers entre Washington et Téhéran piétinent. La presse américaine décrit une impasse dangereuse, sur fond de missiles iraniens, de calculs de Trump, de pressions israéliennes et d’une contestation intérieure.
Le Proche-Orient vu par la presse anglophone,
par Bruno Philip
Les Iraniens menacent de frapper les bases américaines dans la région, même si la porte reste ouverte pour la poursuite de discussions entre Washington et Téhéran. L’Iran refuse d’arrêter son programme d’enrichissement d’uranium et ne veut pas entendre parler d’une réduction de son stock de missiles. Pendant ce temps, rapporte le Wall Street Journal, une « seconde vague » de protestations a lieu en Iran, prenant la forme d’une résistance passive.
Les négociations de la semaine dernière entre Iraniens et Américains à Oman n’ont débouché que sur une seule perspective : la promesse faite par les deux parties de se revoir bientôt. Maigre bilan pour des discussions dont l’issue était prévisible : l’impasse. Même si la porte reste ouverte vers la possibilité, bien maigre pour l’instant, d’une solution diplomatique. Les Iraniens s’efforcent sans doute d’imposer un rapport de force avec l’administration Trump et l’on peut imaginer qu’ils fassent preuve d’une certaine souplesse dans le cadre de futures discussions. Washington, de son côté, comprend qu’une attaque sur l’Iran serait possiblement dévastatrice pour la région et, in fine, pour l’économie mondiale. Trump fait pour l’instant preuve de retenue.
Reste que Téhéran a refusé, comme prévu, de mettre fin à l’enrichissement de combustible nucléaire, tandis que le ministre des Affaires étrangères iranien, Abbas Araghchi, a menacé, au lendemain de la rencontre à Oman entre sa délégation et l’envoyé spécial du président Trump, Steve Witkoff, de tirer des missiles sur les bases américaines au Moyen-Orient. Dans une interview accordée vendredi 7 février à la télévision qatarie Al Jazeera, le chef de la diplomatie iranienne a indiqué que, en cas de frappes américaines, la réponse de Téhéran serait sévère : « S’il est impossible d’attaquer le sol américain, nous ciblerons leurs bases dans la région. » Il a cependant tenu à rassurer les voisins de l’Iran, qui abritent ces mêmes bases : « Nous n’attaquerons pas les pays voisins, nous ne viserons que les bases américaines qui y sont stationnées. Il y a une grande différence entre les deux. »
Dans ce même entretien, M. Araghchi avait insisté par ailleurs sur le fait que la question des missiles n’avait jamais été abordée durant les conversations menées entre émissaires iraniens et américains par l’intermédiaire de diplomates omanais à Mascate. Pour Téhéran, il importe en effet de démontrer que le régime ne cède pas sous la pression, d’une part, et que seule la question du dossier nucléaire et de l’enrichissement des matières fissiles est au centre des discussions. Les Américains veulent, en revanche, que l’Iran bride la portée de ses missiles et en diminue le nombre, et que Téhéran cesse son soutien à ses « proxies » dans la région, à savoir le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban et les Houthis au Yémen.
Si la menace d’une frappe américaine imminente sur l’Iran paraît, pour l’heure, évitée, le niveau de dangerosité d’un conflit irano-américano-israélien reste élevé. « Nous vivons la période la plus dangereuse des relations bilatérales depuis plus de quarante ans que je suis l’Iran », a déclaré au Wall Street Journal Alan Eyre, ancien diplomate américain de haut rang et négociateur nucléaire iranien, avant les pourparlers. « Les conséquences négatives d’une erreur sont donc considérables. »
Le quotidien des affaires new-yorkais remarque en outre qu’« une décision de suspendre l’enrichissement d’uranium, une exigence américaine essentielle, constituerait un recul public humiliant sur une priorité nationale fondamentale pour le guide suprême Ali Khamenei. Un refus risque d’inciter Trump à ordonner des frappes, exposant davantage la vulnérabilité du régime iranien ». D’autant que « l’Iran menace de tirer à nouveau sur un plus grand nombre de cibles dans la région si Trump ordonne une attaque. Cette menace accroît la pression sur la Maison-Blanche, qui s’inquiète de la capacité de l’Iran à cibler Israël et les forces américaines, ainsi que les pays arabes alliés du Golfe persique et de la région ». Toujours selon le WSJ, Téhéran dispose encore d’environ 2 000 missiles balistiques de moyenne portée capables d’atteindre toute la région. Le pays possède également d’importants stocks de missiles à courte portée pouvant atteindre les bases américaines dans le Golfe et les navires dans le détroit d’Ormuz, ainsi que des missiles de croisière antinavires.
Entre bras de fer stratégique et fragilisation intérieure du régime iranien
Le New York Times vient d’ailleurs montrer l’importance que revêtent aux yeux du régime iranien ces fameux missiles. Selon le quotidien, « l’Iran a rapidement remis en état ses installations de missiles balistiques endommagées lors de la guerre de juin contre Israël, tandis que les réparations des sites touchés par les frappes israéliennes et américaines restent limitées ». Des analyses satellitaires faites par des journalistes du NYT ont montré que, sur les 24 sites de missiles touchés par ces frappes, les Iraniens sont en train d’en réparer une douzaine. Les dégâts visibles sur les principales installations nucléaires restent encore apparents en surface, laissant penser qu’ils ne seraient pas encore en cours de réparation.
La rencontre prévue mercredi à Washington entre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et le président Donald Trump vient par ailleurs de donner un coup d’accélérateur aux événements : selon le quotidien Haaretz, citant une « source régionale », le chef du gouvernement israélien a « demandé d’avancer la rencontre avec le président américain » ; M. Netanyahou « a en effet souhaité que la rencontre ait lieu dès maintenant plutôt que dans une semaine, comme initialement prévu », afin qu’elle se tienne avant une probable prochaine série de discussions irano-américaines.
Pendant ce temps, la colère gronde encore en Iran, mais de manière considérablement réduite, après la répression inouïe des manifestations du début de l’année, qui aurait peut-être fait, selon certaines sources, une trentaine de milliers de morts. Le Wall Street Journal rapporte qu’une « seconde vague » de protestations est en train de se produire : « Lors des funérailles et des commémorations, les familles endeuillées scandent des slogans antirégime ; les élèves refusent de chanter des chants patriotiques à l’école ; le personnel médical condamne publiquement l’arrestation de leurs collègues qui ont soigné des blessés durant les manifestations ; et des groupes de militants locaux appellent ouvertement à la démission du guide suprême Ali Khamenei. » Selon les sources du Journal en Iran, ces manifestations sont parfois « bruyantes », mais aussi « discrètes et personnelles », l’essentiel des protestataires choisissant la prudence au vu des risques d’arrestation et de mort encourus. « Les gens sont remplis de peur mais aussi de ressentiment », a déclaré au quotidien par SMS une habitante de la ville de Kermanshah. Elle a ajouté : « Nous avons tous les yeux rivés au ciel, espérant que Trump nous bombarde pour anéantir le régime. Nous sommes prêts à mourir un par un. »

































