Les appels à manifester de Reza Pahlavi galvanisent les foules alors que les manifestations s’étendent à tout le pays. Alors que le régime des mollahs est confronté à la plus grave menace existentielle qu’il ait connu depuis la révolution de 1979, il est temps de s’interroger sur l’impact réel que peut avoir sur les événements l’héritier de la dynastie impériale déchue.
Le Proche Orient dans la presse anglophone par Bruno Philip
Les révolutions offrent parfois l’opportunité à des figures d’un passé révolu de revenir sur le devant de la scène. En Iran, c’est ce qui est train de se passer, même s’il ne s’agit pas là d’un leader jadis détroné mais plutôt l’héritier d’un régime déchu : Reza Pahlavi, fils du shah Mohammed Reza renversé en 1979 par l’ayatollah Khomeini. Depuis quelques jours, alors que la colère populaire gagne tout le pays et que le régime conspue des protestataires soi-disant vendus aux Etats-Unis et à Israël, les appels à manifester de Reza, successeur en titre de son défunt père (mort en 1980), galvanisent les foules.
Des manifestants ont défilé, vendredi 9 janvier, dans les rues de Téhéran en brandissant les drapeaux aux couleurs de l’ex empereur en criant tour à tour « À mort le dictateur ! [L’actuel Guide de la révolution, l’ayatollah Khamenei], et « vive le shah ! ». Jamais, lors des précédents mouvements qui ont secoué la république islamique, la personnalité de l’héritier du trône des Pahlavi n’avait été autant mise à contribution. Et jamais sans doute Reza ne s’était autant impliqué dans cette révolte collective que d’aucuns baptisent déjà, peut-être un peu hâtivement, de révolution.
Refugié aux Etats-Unis depuis la chute de son père, le prince en exil faisait certes de plus en plus parler de lui depuis le fameux mouvement « Femme, Vie, Liberté », qui a ébranlé le pouvoir des ayatollahs en 2022. La semaine dernière il est passé à l’action en enregistrant un appel vidéo à manifester, demandant aux Iraniens « de quel côté de l’Histoire », ils allaient décider de se tenir : celui des « criminels » au pouvoir ou celui du « peuple » ? « Votre courage et votre détermination ont suscité l’admiration du monde entier », a-t-il félicité les manifestants dans cette vidéo diffusée sur son compte Instagram, qui a été vue 90 millions de fois.
L’appel a donc été entendu par ledit « peuple », peut-être surtout dans les milieux aisés, certains d’entre ces Iraniens pouvant regretter un régime soutenu à l’époque par une partie de l’élite mais cependant connu durant le règne du shah (1941-1979) pour sa violence d’état et un pouvoir tout entier contrôlé par l’empereur et sa tristement célèbre « savak », la police politique…
« Tout au long des cycles de protestation qui ont ébranlé l’Iran au fil des ans », écrit le Financial Times, il a toujours été évident que l’opposition manquait d’une force crédible et structurée, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. » Reza se positionnant désormais comme le leader de ceux qui veulent en finir avec les mollahs, « certains signes indiquent », précise le « FT » « que le soutien au prince exilé pourrait être en hausse, ne serait-ce que parce que les Iraniens désabusés n’entrevoient guère d’autres options. » Une affirmation confirmée par l’analyste Ali Vaez, spécialiste de l’Iran auprès de l’« International crisis group », cité par le grand quotidien de la « city » de Londres : « Grâce à d’importants investissements et à une campagne de communication efficace, l’image et les chances de l’ancien prince héritier se sont améliorées, le plaçant au premier rang des figures de l’opposition au sein de la diaspora ». Ce ne sera certes pas la diaspora qui renversera le régime, pourrait-on objecter, mais ce même analyste veut croire que, « à l’intérieur du pays également, le désespoir de certains Iraniens en quête d’un sauveur a ravivé la nostalgie d’un autre shah sauvant le pays de la ruine, comme l’avait fait son grand père dans les années 1920 ». (Cet ancien officier cosaque persan avait mené un coup d’État, en 1921, avant de se faire proclamer empereur sous le nom de Reza Shah et de conduire son pays sur les chemins de la modernité.)
Une nostalgie politique renaissante
Le Prince de l’Ancien Régime cristallise à l’évidence une colère qui s’est emparé aujourd’hui de tous les milieux, les riches, les gens de la classe moyenne et ceux des classes ouvrières et défavorisés. « De multiples forces convergent pour alimenter ces manifestations », estime, dans le « New York Times », Sanam Wakil, directrice pour le moyen orient et l’Afrique du nord auprès de « Chatham House », un groupe de réflexion basé à Londres ; « Sur le terrain, la dynamique est immense, portée par une colère profonde et manifeste : les gens en ont vraiment assez. Ils ne reculent pas et bravent la possibilité d’une répression accrue. » Répression que les plus hautes autorités du régime, le « Guide » en premier lieu, ont déjà annoncée et appliquée : des dizaines de personnes ont péri sous les balles des forces de l’ordre, certaines sources parlent de 65 personnes dont 14 policiers. Désormais la révolte gronde dans de nombreuses villes du pays, non seulement Téhéran mais aussi Mashhad, Ispahan, Tabriz, Yazd, Karaj, Urumiyeh…
Dans un éditorial consacré à la situation en Iran, alors que le président Trump continue de menacer Téhéran d’intervenir si le régime continue de « tuer des gens », le Wall Street Journal estime que « Reza Pahlavi a pris un risque : depuis son exil [de Los Angelès], le fils du Shah a appelé les Iraniens à se rassembler contre le régime jeudi et vendredi tous les jours à 20 heures. Si peu de personnes avaient répondu présent, M. Pahlavi aurait été perçu comme un simple beau parleur, bien à l’abri à l’étranger. Au lieu de cela, le peuple iranien a répondu à son appel »…
L’influent « WSJ » se félicite donc de voir M. Pahlavi « organiser les manifestations et rallier d’autres factions et grévistes », même si, concède le journal, « les Iraniens ne sont pas tous favorables à la restauration de la monarchie ». Reza ne revendique d’ailleurs, au cas improbable d’un écroulement complet du régime, qu’un rôle de leader de transition. « Il veut être un symbole d’unité nationale et simple dirigeant de transition », souligne le journal. « Mais il est remarquable qu’il bénéficie d’un soutien suffisant pour que les Iraniens se soient mobilisés lorsqu’il les a appelés ». En attendant, Reza a déjà détaillé un programme de pouvoir de transition en six phases dans un document de 200 pages.
Si, avance par ailleurs le WSJ, Reza Pahlavi arrivait à associer le « souvenir du passé iranien d’avant 1979 à un avenir meilleur, alors le régime serait dans une situation plus critique qu’il ne le pense. Car, prédit encore le quotidien de la finance new yorkaise, l’Iran est peut-être arrivé à l’un de « ces rares moments où un changement révolutionnaire est possible. »
Quant au Financial Times, même s’il rappelle que « les partisans du régime ont longtemps dénigré Pahlavi, tandis que les nombreuses voix dissidentes au sein de la diaspora iranienne avaient dilué son influence, il est de loin aujourd’hui la figure la plus marquante ». Sans doute pas l’homme providentiel que les Iraniens appellent de leurs vœux mais peut-être celui qui pourrait servir de figure unificatrice, 47 ans après le renversement de son « Roi des Rois » de père par des foules d’autres « révolutionnaires »…






























