Entre rumeurs de livraisons d’armes, démentis officiels et menaces de représailles américaines, la Chine avance avec prudence sur le dossier iranien. Pékin doit préserver à la fois ses intérêts énergétiques et stratégiques à Téhéran, tout en évitant une rupture frontale avec Washington dans un contexte déjà extrêmement tendu.
Le Moyen-Orient dans la presse anglophone, par Bruno Philip
La Chine aide-t-elle l’Iran militairement, ou s’apprête-t-elle à le faire ? C’est ce que viennent d’affirmer les télévisions CNN et CBS News. La Chine, elle, dément et soutient que ces informations sont « fabriquées ». Interrogé sur ces affirmations, Donald Trump a répliqué que si la Chine osait faire cela, elle le regretterait : les États-Unis lui imposeraient 50 % de tarifs douaniers sur ses exportations… On en est là aujourd’hui alors que la situation dans le détroit d’Ormuz reste pour le moins incertaine en dépit des rodomontades optimistes du milliardaire installé à la Maison Blanche.
La Chine est face à un dilemme. L’Iran représente pour la République populaire une manne pétrolière importante : les Chinois achètent 80 % de la production iranienne en or noir, ce qui correspond environ à 20 % de leur consommation. Ce n’est pas essentiel, mais non négligeable. Au plan stratégique, l’Iran est pour la Chine un pion crucial sur l’échiquier géopolitique euro-asiatique, Pékin formant avec Moscou et Téhéran une sorte d’« axe » anti-occidental régional. Dans le même temps, une aide militaire chinoise avérée au régime des mollahs dans le contexte de la crise déclenchée par les frappes israélo-américaines mettrait en danger le fragile équilibre de la relation que Pékin essaie de sauvegarder avec les États-Unis de Donald Trump, pour des raisons essentiellement économiques. La Chine doit donc trouver la posture lui permettant de louvoyer entre ces deux réalités antagonistes : soutenir l’Iran tout en ne s’aliénant pas Washington.
Mais qu’en est-il au juste de la réalité de cette aide militaire supposée, à la suite des révélations des télévisions américaines ? (Rappelons que la Chine fournissait de l’armement à l’Iran dans les années quatre-vingt avant d’arrêter toute livraison ces dix dernières années pour se conformer aux politiques de sanctions décidées par l’ONU à l’encontre de la République islamique.) Tout a commencé le 11 avril avec un scoop de CNN affirmant que, selon trois sources émanant des services de renseignement américains, « la Chine s’apprêterait à livrer [à l’Iran] de nouveaux systèmes de défense anti-aérienne ». « Une initiative pour le moins “provocatrice” », ajoute la chaîne d’informations continues dans un article publié sur son site web, « Pékin ayant affirmé avoir contribué à la conclusion du cessez-le-feu » qui a suspendu dernièrement les hostilités. CNN précisait que, toujours selon ces mêmes sources, « des indices laissent à penser que Pékin cherche à faire transiter ces livraisons par des pays tiers afin d’en dissimuler l’origine ».
Des soupçons sans preuve
Quel serait au juste le type d’armement concerné ? « Des systèmes de missiles antiaériens portables (MANPADS) », affirme CNN, armements pouvant « constituer une menace asymétrique pour les avions militaires américains volant à basse altitude ». Réponse d’un porte-parole de l’ambassade de Chine aux États-Unis, cité par la chaîne américaine : « La Chine n’a jamais fourni d’armes à aucune partie au conflit ; les informations en question sont fausses. »
Le 17 avril, s’appuyant sur des sources émanant du service de renseignement du Pentagone, la Defense Intelligence Agency (DIA), CBS News renchérit au sujet d’un éventuel soutien militaire chinois à l’Iran : des sources de ces milieux du renseignement estiment « que la Chine examine la possibilité de fournir à Téhéran des systèmes radar avancés ». Il s’agirait de systèmes de radars très performants, « une technologie [qui] renforcerait considérablement la capacité de l’Iran à détecter et à suivre les menaces entrantes, telles que les drones volant à basse altitude et les missiles de croisière, ce qui pourrait contribuer à protéger les systèmes de défense aérienne iranienne contre les frappes sophistiquées ».
CBS admet ignorer si ces livraisons ont été ou vont être faites mais cette « évaluation » faite par ces sources bien informées de la DIA « souligne l’inquiétude de Washington face au conflit iranien, qui implique non seulement des adversaires régionaux, mais aussi des concurrents internationaux prêts à apporter un soutien crucial, sans pour autant s’engager militairement directement ». Tout cela à quelques semaines d’une visite à Pékin de Trump, reportée début mars après le début des frappes.
Depuis le début de la crise, la Chine a adopté une attitude de grande prudence, pour des raisons liées au dilemme mentionné plus haut : le site d’Al Jazeera remarque ainsi, sous la plume d’un expert chinois et collaborateur régulier de cette télévision basée au Qatar, que Pékin a été lente à condamner l’« excursion » de Trump (selon les mots du président américain) en Iran : « La Chine [a fini] par critiquer ouvertement les attaques [israélo-américaines], le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, déclarant que “La force ne fait pas le droit” et avertissant que ces attaques prouvent que “le monde est retombé dans la loi du plus fort”. » Mais, souligne le même article, « malgré ses propos virulents, Wang s’abstint de nommer explicitement les États-Unis ou Israël comme agresseurs, même s’il ne faisait guère de doute qu’il les visait. De plus, la Chine n’offrit à l’Iran qu’une aide superficielle, se limitant à des déclarations péremptoires. » Le silence de Pékin serait ainsi « révélateur », estime Al Jazeera : « Il conforte l’idée que, malgré l’appartenance de l’Iran aux initiatives menées par la Chine, telles que l’initiative “la Ceinture et la Route”, l’Organisation de coopération de Shanghai et les BRICS, ce pays n’a pas l’importance qu’on lui prêtait auparavant. »
Le New York Times analyse les raisons d’une telle prudence : « Les dirigeants chinois sont peu enclins à s’engager dans la défense d’une autre nation et à risquer d’être entraînés dans une guerre coûteuse qui, à terme, affaiblirait leur propre pays. » Ces mêmes dirigeants, poursuit le grand quotidien new-yorkais, « ont tendance à considérer les interventions américaines comme un facteur clé du déclin des États-Unis ». Pékin n’aurait ainsi aucune envie de suivre ce modèle d’intervention et d’interférence, préférant rester en retrait, laissant Donald Trump s’enliser dans un conflit impopulaire chez lui.
Tout cela ne contredit certes pas l’hypothèse avancée par la DIA, à savoir que des livraisons chinoises pourraient être faites à l’Iran discrètement, par le biais d’un pays tiers. N’oublions jamais que l’empire céleste a toujours deux fers au feu. Comme le disait Sun Tzu, le grand stratège chinois du VIe siècle avant Jésus-Christ : « Sois subtil jusqu’à l’invisible ; sois mystérieux jusqu’à l’inaudible ; alors tu pourras maîtriser le destin de tes adversaires. »

