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Liban–Syrie : mémoire, proxies et nouvel ordre incertain au Levant

Entre l’onde de choc du 7 octobre 2023 et la chute de Bachar el-Assad en 2024, le Levant bascule. Au cœur des recompositions : l’Iran, la Syrie et un Liban toujours prisonnier d’héritages sécuritaires, démographiques et confessionnels explosifs.

Une chronique de Roula Merhej, née à Hama et exilée en France sous le régime d’Hafez el-Assad, spécialiste des dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient.

Roula Merhej

 

Deux événements marquants ont redistribué les cartes au Levant : le massacre du 7 octobre 2023, quand le Hamas a mené une attaque terroriste sans précédent sur Israël, et la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, balayé par une offensive rebelle menée par Hayat Tahrir al-Sham qui a porté Ahmed al-Sharaa au pouvoir à Damas. Un dénominateur commun : l’Iran. Cette puissance révolutionnaire qui, depuis 1979, a tissé sa toile politico-militaire au Levant, en faisant de la Syrie et du Liban les piliers de sa profondeur stratégique. Aujourd’hui, malgré les frappes israéliennes et américaines, l’Iran joue sa survie et se tient prêt à tirer les ficelles de ses proxys, en l’occurrence le Hezbollah au Liban.

Mais pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui entre Beyrouth et Damas, impossible de faire l’impasse sur l’héritage de domination qui structure encore tous les enjeux. Avant de traiter de la relation libano-syrienne, il est primordial d’évoquer la mémoire de domination de la Syrie sur le Liban. Cette présence syrienne, amorcée en 1976 par Hafez el-Assad pendant la guerre civile libanaise, ne s’est pas contentée d’être militaire : elle s’est muée en tutelle totale, structurant la vie politique et sécuritaire libanaise jusqu’au retrait militaire de 2005. Une occupation de fait, pour reprendre les mots d’une partie des Libanais. Pas seulement des troupes : des appareils sécuritaires omniprésents, l’arbitrage de tous les équilibres institutionnels, la mainmise sur chaque décision dans un État déjà fragmenté. Le départ des soldats en 2005 n’a rien effacé jusqu’à la chute du régime d’Assad en décembre 2024 : il a laissé des réseaux, des réflexes et surtout des dossiers humains béants qui empoisonnent encore tout « nouveau départ ».

Mais par-delà les jeux d’influence régionaux, de cette histoire héritée émergent aujourd’hui trois dossiers explosifs qui conditionnent toute tentative de normalisation : les disparus libanais jamais retrouvés, les prisonniers syriens à échanger et l’onde de choc démographique des réfugiés qui menace l’équilibre même du Liban. Le plus toxique reste celui des disparus libanais en Syrie. Pas de chiffre officiel, mais les estimations convergent : environ 700 Libanais enlevés ou disparus pendant la période de la présence syrienne. Pendant ce temps, les détenus syriens au Liban, eux, font l’objet d’accords bien concrets : en ce début de février 2026, Beyrouth et Damas ont signé un transfert de plus de 300 prisonniers syriens condamnés, alors que quelque 2.500 Syriens restent dans les prisons libanaises.

Mémoire et recomposition régionale

L’asymétrie est criante : les transferts se négocient et se signent, tandis que la vérité sur les disparus reste suspendue dans le vide. Une hiérarchie politique des dossiers révélatrice. Mais sous cette asymétrie visible se joue une partie plus complexe : qui instrumentalise qui dans cette reconfiguration régionale ? Damas, désormais adossé au soutien des pays du Golfe et des puissances sunnites régionales, pourrait instrumentaliser les fractures confessionnelles libanaises pour affaiblir le Hezbollah et régler ses comptes avec l’axe iranien. En retour, Beyrouth détient le levier démographique : plus d’un million de réfugiés syriens dont le sort peut fragiliser ou conforter le régime d’Al-Sharaa.

À cette mémoire vive s’ajoute une réalité démographique massive. Fin 2025, l’UNHCR compte 532.357 réfugiés syriens enregistrés au Liban, alors que le gouvernement libanais en estime 1.120.000. Les chiffres divergent mais ne changent en rien la conclusion : l’équilibre social, économique et politique libanais a explosé sous la pression, et la question du retour est devenue existentielle. Depuis décembre 2024, plus de 360.000 Syriens seraient retournés au pays. Des chiffres administratifs qui témoignent d’un mouvement réel, sans garantir qu’il soit définitif.

Et pourtant, la diplomatie feint de reprendre. En octobre 2025, le ministre syrien des Affaires étrangères Assaad al-Shibani se rend à Beyrouth, première visite de ce niveau depuis la chute d’Assad. À l’ordre du jour : frontières, prisonniers, réfugiés. Damas, de retour sur la scène internationale, veut se montrer en État responsable, parlant le langage du partenariat. Mais au Liban, toute normalisation passe par les mémoires, les disparus et les fractures confessionnelles.

Et ces fractures, justement, convergent toutes vers un acteur : le Hezbollah. C’est là que le Hezbollah redevient central. Son engagement militaire aux côtés d’Assad durant la guerre syrienne a durablement marqué la perception du Liban dans une partie de la société syrienne, notamment sunnite. Il a renforcé l’image d’une guerre menée au nom d’un alignement régional, celui de Téhéran. Le dernier levier stratégique iranien au Levant, le « parti de Dieu », se joue ainsi au Liban, parce que le Liban reste cet espace unique où se croisent puissance de feu, légitimité politique et profondeur logistique.

Car le ressentiment syrien envers le Hezbollah est réel et dangereux : pour une large partie de la population syrienne, notamment sunnite, il n’est pas un parti de la résistance mais la milice iranienne qui avait sauvé Assad et massacré des Syriens. Plus préoccupant encore : ce ressentiment est porté par les combattants de HTS eux-mêmes, désormais intégrés dans l’armée syrienne, dont nombre sont d’anciens membres d’al-Qaïda. Une Syrie sous al-Sharaa qui renforcerait les sunnites libanais (Tripoli en tête) comme contrepoids au Hezbollah ? Le scénario est malheureusement plausible, même explosif, en vue des rebondissements quotidiens qui se produisent dans la région, notamment depuis ces deux dernières années.

Dans ce contexte explosif, l’asymétrie entre les deux pays se creuse. La Syrie sous Ahmed al-Sharaa sort progressivement de son isolement et revient sur la scène internationale où se négocient investissements, levée de sanctions et sécurité régionale. Le Liban, lui, relégué au second plan et portant le poids de toutes ces années, reste prisonnier d’une souveraineté inachevée : frontière floue, État décrédibilisé et fragilisé, présence d’acteurs armés non étatiques, bombardements israéliens dans le sud, pression démographique sans précédent… Quant aux Accords d’Abraham, ils dessinent, qu’on les approuve ou qu’on les rejette, l’une des nouvelles architectures régionales. Mais rien n’indique, à ce stade, un basculement libanais vers cette normalisation.

Dès lors, une question s’impose : le Liban et la Syrie s’installent-ils dans les contours d’un nouvel ordre régional, ou ne font-ils que recycler, sous des acteurs renouvelés, les mêmes logiques de tutelle, de proxy et de souveraineté empêchée ?