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Liban – Israël: la paix problématique et l’État improbable

©Ici Beyrouth

Alors que Washington pousse à l’ouverture de négociations entre le Liban et Israël, Charles Chartouni interroge la capacité réelle de l’État libanais à défendre sa souveraineté. Entre emprise iranienne, fragmentation nationale et crise du récit commun, cette analyse, signée Charles Chartouni, reprise de notre site partenaire Ici Beyrouth, examine les impasses politiques qui pèsent sur tout compromis durable à venir.

Les négociations de paix entre les États libanais et israélien butent sur l’incapacité de l’État libanais à faire valoir ses droits souverains, alors que l’État israélien déclare sans ambages sa volonté d’engager les négociations sous l’arbitrage de l’administration américaine. C’est du bureau ovale de la Maison Blanche que le président Trump, entouré des membres de son cabinet et des ambassadeurs d’Israël et du Liban, annonce le début des négociations de paix entre les deux pays.

C’est pour la première fois que l’administration américaine s’engage de manière aussi solennelle auprès des parties du conflit dans la recherche d’une solution négociée du conflit entre Israël et le Liban. C’est également une gageure que de casser les liens de vassalité qui décryptent l’état des relations entre le régime islamique d’Iran et le pouvoir au Liban. Le fait de séparer les enjeux et d’aborder la question sur la base des droits inaliénables à la souveraineté de l’État est un immense acquis. C’est d’autant plus le cas pour un pays exproprié, usurpé et réduit au statut d’État-lige, de relais et de plateforme opérationnelle dont se sert le régime iranien. 

Néanmoins, cet acquis politique majeur à un moment aussi critique dans l’histoire du pays est remis en cause par des pétitions idéologiques et des intérêts stratégiques. De plus, la politique de domination chiite se positionne à partir d’une extraterritorialité politique et normative qui pourfend la légitimité nationale libanaise. Nous faisons face à un pays divisé, à une politique de domination hautement affichée, et à un désintérêt pour les coûts prohibitifs que cette politique engendre. Le mandat constitutionnel de l’État libanais est contredit par une politique ouvertement putschiste qui instrumentalise une assise communautaire au profit du régime iranien. L’ennui est que cette mouvance résolument terroriste est soutenue par la majorité de la communauté chiite, malgré les désastres que cette option géostratégique a pu produire. 

En l’absence d’une rétrospective critique et de la prédominance d’un narratif historique bricolé de toutes pièces par une communauté chiite qui s’invente une généalogie fantasmée, nous nous trouvons face à une impossibilité : celle de vouloir vivre ensemble et de partager un récit national et civique commun. Tout l’argumentaire inventé au gré des circonstances s’établit sur une volonté de domination à partir de laquelle s’est construite la politique de subversion dans ses séquences multiples.

Comment pouvoir redonner à l’État libanais sa légitimité normative et sa capacité opérationnelle en l’absence d’un consensus national et d’un récit fédérateur qui lui permet de réussir les négociations ? Ceci pour ne pas omettre le fait que le sécessionnisme chiite évolue depuis plus de cinquante ans à partir d’une stratégie communautaire ouvertement affichée qui instrumentalise les institutions de l’État libanais. Le rapport à l’État libanais se limite à une exploitation occasionnelle, visant à réussir la politique de domination proclamée par le duo chiite, dont les deux formations n’ont jamais caché les intentions. Le régime de Taef se définit à partir des politiques de tutelle alternées (syrienne, saoudienne et iranienne). Il est également défini par une hétéro-normativité textuelle qui a déplacé le centre de gravité constitutionnel et renvoyé la politique libanaise aux politiques de puissance régionale et à leurs rivalités mutantes. 

Nous sommes dans un scénario d’expropriation. Celui-ci avance sur les décombres d’une souveraineté nationale fictive et d’un État fantoche qui concède une légitimité à une usurpation de fait et à un coup d’État qui s’est étalé sur les quatre dernières décennies. C’est à partir de ce spectacle de désolation et des réalités d’une décomposition évolutive que nous abordons la question des négociations. Le retentissant scandale est celui d’un État libanais décharné et qui est sommé de prendre des décisions sur lesquelles il n’a aucune prise.

L’offre de la présidence américaine nous fournit une chance et des moyens en vue de sortir des impasses cumulées et de nous engager dans un acte de dépassement que l’on pouvait difficilement imaginer jusque-là. C’est notre seule chance avant de sombrer dans les avatars d’une dynamique de décomposition qui se ressource dans des entropies coalisées et des politiques de puissance qui vont en user à leurs propres fins. La guerre avec Israël n’est que l’envers et la métonymie d’une politique islamiste qui utilise la locomotive libanaise afin d’asseoir les nouveaux équilibres d’une géopolitique mutante et en pleine convulsion. 

Le régime iranien tente de sauvegarder ses acquis stratégiques volatilisés. La Turquie islamiste avance ses pions de manière insidieuse. La Syrie en gestation essaye de se donner une assise géopolitique aux arêtes controversées. Les Palestiniens sont nulle part, habitant leurs fantasmes idéologiques exploités à bon escient par les politiques de puissance régionales et les nébuleuses de gauche. Le Liban se décompose au gré des tropes idéologiques d’un nihilisme chiite catalyseur de catastrophes et de tous les délires d’une région éclatée et sans repères normatifs ou systémiques. Il n’y a pas de meilleure métaphore que celle du néant pour rendre compte de tout ce tintamarre et de ses conséquences tragiques. Le Liban aborde les négociations avec cet héritage lourd et ses contresens cumulés.

https://icibeyrouth.com/articles/1336664/la-paix-problematique-et-letat-improbable#

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