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Le régime iranien au bord de l’effondrement

"We are not free until we are all free!" Manifestations des Iraniens en soutien du soulèvement en Iran à la suite de la mort de Mahsah (Zhina) Amini. Londres, Trafalgar square, 15 octobre 2022.

Hamid Enayat, politologue, spécialiste de l’Iran, qui collabore avec l’opposition démocratique iranienne (CNRI), expose da,s « La Dépèche » une lecture comparative des théories révolutionnaires et de la situation actuelle en Iran. Nous en reprenons les principaux extraits

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Cet article s’appuie sur les théories classiques et contemporaines de la révolution pour montrer que l’Iran d’aujourd’hui réunit une grande partie des conditions que la littérature en science politique identifie comme les « prérequis d’une révolution sociale ». L’analyse des dynamiques politiques, économiques, culturelles et sécuritaires de la République islamique, appuyée par de nombreux exemples empiriques, révèle que la gouvernance iranienne se trouve dans un état d’instabilité chronique. La simultanéité de plusieurs crises structurelles propulse le pays vers une phase pouvant être qualifiée d’« étape préalable à une transformation révolutionnaire ».

UNE LÉGITIMITÉ QUI S’EFFRITE

Dans la perspective de Max Weber, la légitimité constitue le fondement de la survie d’un système politique. Dans le cas de la République islamique, ce fondement s’est profondément fragilisé

Le taux de participation d’environ 8 % à Téhéran lors des dernières élections, ainsi que les sondages réalisés par des institutions proches du pouvoir — indiquant qu’à peine 10 % de la population soutiendrait la continuité du régime — traduisent une érosion sévère de la légitimité électorale. Pour un système revendiquant une « démocratie religieuse », ces chiffres témoignent d’un effondrement structurel de la confiance dans la représentation politique.

L’inflation persistante au-delà de 40 %, l’effondrement du rial, la crise chronique de l’eau, la pollution atmosphérique meurtrière et la dégradation générale du niveau de vie reflètent l’incapacité de l’État à gérer l’économie et l’environnement.
Des phénomènes tels que les pénuries d’eau au Khuzestan, l’assèchement du Zayandeh-Roud, la quasi-disparition du lac d’Ourmia ou encore la destruction de nombreuses zones humides témoignent de l’incapacité de l’État à assurer même les infrastructures vitales.

Les rapports internationaux — notamment ceux du Rapporteur spécial des Nations unies — documentent les exécutions massives des années 1980, la répression violente des soulèvements de 2019 et 2022, et la violence systématique exercée contre les intellectuels et les artistes. La politique du hijab obligatoire et la violence institutionnalisée contre les femmes ont fortement érodé la légitimité idéologique du régime.

La génération Z, en particulier, se situe en décalage total avec l’idéologie officielle du velayat-e faqih (La tutelle du juriste islamique). Le fossé entre un mode de vie moderne, centré sur les libertés individuelles, et l’idéologie d’État, a produit une fracture identitaire profonde.

DES ÉLITES QUI SE DÉLITENT

Dans les travaux de Theda Skocpol et de Charles Tilly, un principe fondamental apparaît : un État devient vulnérable face à un mouvement révolutionnaire lorsque la cohésion des élites dirigeantes se délite.

Le courant dit pragmatique…

Regroupant une partie du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) économique, des technocrates et des figures comme actuel président Massoud Pezeshkian et ancien président Hassan Rohani, ce courant considère « l’explosion sociale » comme la menace principale. Selon lui, la combinaison de pauvreté, de discrimination structurelle envers les femmes, de corruption systémique et de répression généralisée rend probable un soulèvement plus vaste encore que celui de 2022.
Ses stratégies sont les suivantes :

… et le courant radical

Incarné par une partie de la Force Qods (unité extraterritoriale du CGRI), par les services de renseignement et par des personnalités comme Mojtaba Khamenei, Hossein Taeb ou Saïd Jalili, ce courant considère la « dilution idéologique » comme la menace existentielle.
Selon lui :

Malgré leurs divergences, les deux courants s’accordent sur un point essentiel : la principale menace provient du soulèvement populaire. Par conséquent, l’usage de la force, des exécutions et de la répression ne constitue pas un sujet de dissension majeur.

La désintégration de la cohésion étatique

Ces éléments montrent que la cohésion traditionnelle du noyau du pouvoir est gravement compromise. En théorie révolutionnaire, une telle fissuration constitue un préalable essentiel à une transformation de régime.

L’EFFONDREMENT DE LA CLASSE MOYENNE

Dans la perspective de Marx et Wallerstein, les révolutions émergent souvent d’une crise profonde du système économique. L’Iran constitue un exemple particulièrement marqué de ce phénomène.

Indicateurs

Pris ensemble, ces éléments signalent l’effondrement de la capacité extractive et redistributive de l’État, c’est-à-dire son incapacité à assurer un minimum de services publics et de stabilité sociale.

LA MOBILISATION SOCIALE

Selon Tilly et McAdam, une révolution ne devient possible que si la société possède une capacité durable de mobilisation. La dernière décennie en Iran illustre parfaitement cette dynamique.

Exemples notables

Cette configuration correspond au modèle de mobilisation sans hiérarchie centralisée décrit par Tilly, particulièrement difficile à neutraliser dans un contexte autoritaire.

Dans le modèle de James Davies, une révolution devient probable lorsqu’une période d’amélioration relative est suivie d’une détérioration brutale. La théorie de Ted Gurr insiste sur le décalage croissant entre attentes sociales et capacité de l’État.

Manifestations en Iran

L’Iran se situe dans ce que Davies définit comme la phase immédiatement antérieure à l’explosion sociale.

LES PRESSIONS EXTÉRIEURES

Pour Skocpol, la pression extérieure constitue l’un des catalyseurs majeurs des processus révolutionnaires.

Ces évolutions augmentent le coût de la répression et diminuent la capacité du régime à gérer les crises internes.

UNE ALTERNATIVE POLITIQUE

Huntington souligne qu’une révolution dépourvue d’alternative organisée mène au chaos ou à l’échec. L’Iran se distingue nettement de ce point de vue.

Bien que la répression persiste, la capacité réelle du régime à contenir un soulèvement d’ampleur comparable à celui de 2022 apparaît nettement affaiblie. Les travaux de Skocpol et Tilly montrent qu’une révolution ne triomphe que lorsque la capacité répressive de l’État se délite.

 

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