La recomposition du Moyen-Orient s’accélère sous l’effet d’une confrontation désormais ouverte entre l’Iran, les États-Unis et leurs alliés. Derrière les dynamiques militaires, une transformation plus profonde se dessine : fragmentation des États, reconfiguration des alliances et instrumentalisation des fractures internes, annonçant un redécoupage progressif de l’espace régional.
Une chronique de Roula Merhej, née à Hama et exilée en France sous le régime d’Hafez el-Assad, spécialiste des dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient.

La fracture entre sunnites et chiites n’est pas nouvelle au Moyen-Orient. Ce qui change aujourd’hui, ce sont les conditions dans lesquelles elle est mobilisée et les conséquences qu’elle entraîne. Depuis plus de quatorze siècles, cette division traverse la région. Issue des premiers conflits de succession dans l’histoire de l’islam au VIIe siècle, elle constitue une ligne de tension régulièrement réactivée par les pouvoirs politiques. Elle n’a jamais disparu, mais elle n’a que rarement suffi, à elle seule, à déclencher les guerres.
En Irak, après l’attentat contre le sanctuaire chiite d’al-Askari en 2006, elle débouche sur une quasi-guerre civile dont les effets structurent encore aujourd’hui les équilibres du pays. En Syrie, à partir de 2011, le conflit prend progressivement une dimension confessionnelle sous l’effet du soutien de l’Iran et du Hezbollah au régime de Bachar al-Assad. Même la guerre Iran-Irak (1980–1988) portait déjà cette dimension, à la fois politique et religieuse. La fracture existe donc en permanence, mais elle ne devient décisive que lorsqu’elle est activée.
Pendant plusieurs décennies, la cause palestinienne a permis de contenir ces tensions en offrant un cadre politique commun au-delà des clivages confessionnels. Dès les années 1940, elle est portée par le Parti Baas, fondé notamment par Michel Aflaq, qui en fait un élément structurant du nationalisme arabe. Dans les années 1950 et 1960, elle s’inscrit ensuite dans la dynamique du panarabisme portée notamment par Gamal Abdel Nasser, qui en fait un vecteur d’unité régionale.
Ce cadre s’est progressivement fissuré à partir de 1979, lorsque l’Iran l’intègre à une stratégie d’influence régionale à travers ses relais en Syrie, au Liban et en Irak. Ce basculement soulève une question plus large. L’Iran ne s’inscrit pas historiquement dans l’espace politique arabe. Pourtant, il s’impose progressivement comme un acteur central de la cause palestinienne.
Ce positionnement ne relève pas d’une continuité historique, mais d’un choix stratégique. En reformulant la cause palestinienne dans un cadre islamique plus large, au-delà de sa dimension arabe, Téhéran s’est donné les moyens de dépasser son statut d’acteur extérieur pour en faire un levier d’influence régionale. Une cause d’unité devient alors un instrument de projection, et les équilibres régionaux s’en trouvent modifiés.
Les attaques du 7 octobre 2023 interviennent dans cet environnement déjà fragilisé, mais elles en révèlent surtout les limites. Le modèle iranien reposait sur une conflictualité indirecte, supposée contrôlable. Il impliquait que l’escalade pouvait être contenue. Cette hypothèse ne tient plus. Ce qui s’ouvre alors n’est pas une montée en intensité, mais un changement de logique.
Le basculement devient explicite avec l’évolution du positionnement américain sous le deuxième mandat de Donald Trump, puis avec l’opération “Epic Fury” du 28 février 2026. La confrontation est désormais assumée. L’Iran ne peut plus s’appuyer uniquement sur ses relais. Il doit agir directement tout en maintenant ses réseaux, ce qui modifie la structure du conflit.
D’une guerre indirecte à une confrontation assumée
Ce basculement ne s’opère pas en dehors d’un cadre stratégique plus large. Les États-Unis restent l’acteur structurant de cette recomposition. Leur présence militaire dans le Golfe, leurs capacités de projection et leur coordination avec Israël continuent de définir les limites du conflit. Dans une phase encore active de confrontation, leur posture combine engagement direct et messages contradictoires. Cette apparente incohérence ne traduit pas nécessairement une absence de stratégie, mais peut relever d’une gestion volontaire de l’incertitude, visant à maintenir une pression constante sans figer les lignes d’engagement.
Depuis, les cibles ont changé. Les frappes touchent des infrastructures critiques dans le Golfe, notamment dans les secteurs de l’énergie, de l’industrie et de la production d’eau, ainsi que les routes maritimes autour du détroit d’Ormuz. L’objectif est d’augmenter le coût économique du conflit. Les Émirats arabes unis, particulièrement exposés, ont démontré une capacité de défense significative en interceptant des centaines de missiles et des milliers de drones. Cette performance repose à la fois sur leurs investissements militaires et sur leur intégration dans un dispositif de sécurité plus large, largement soutenu par les capacités américaines.
Loin de traduire une vulnérabilité, cette exposition a renforcé leur posture stratégique. Abou Dhabi durcit désormais sa position, considérant qu’une désescalade ne peut être envisagée sans un affaiblissement réel des capacités iraniennes. Dans ce contexte, de nouvelles formes de coopération émergent entre des acteurs jusqu’alors en concurrence.
La Turquie, le Pakistan, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ne constituent pas un bloc structuré. Il n’existe ni alliance formelle, ni vision stratégique commune. Pourtant, des mécanismes de coordination se mettent en place sur des enjeux précis, notamment la sécurité énergétique et la protection des routes maritimes. La réunion organisée à Islamabad le 29 mars 2026 illustre cette évolution. Elle a rassemblé plusieurs puissances régionales autour de propositions visant à sécuriser le détroit d’Ormuz.
Cette initiative ne traduit pas l’émergence d’une alliance, mais l’installation d’un pragmatisme nouveau. Les États coopèrent lorsqu’ils y ont intérêt, sans s’inscrire dans une logique d’alignement durable. Chaque acteur conserve sa propre trajectoire. Le Pakistan maintient ses liens avec l’Arabie saoudite tout en évitant une implication militaire directe. La Turquie poursuit une stratégie d’autonomie. Les Émirats arabes unis privilégient la diversification des partenariats, tandis que l’Arabie saoudite cherche à préserver son rôle central.
Dans cette recomposition, Israël occupe une place particulière. L’intensification de ses opérations contre l’Iran et le Hezbollah, notamment au Liban, dépasse le cadre strict de ses intérêts nationaux. Sans être formellement intégré à ces convergences, Israël agit comme une puissance militaire centrale dans l’équilibre régional. Sa capacité de projection, sa supériorité technologique et sa coordination avec les États-Unis en font un acteur incontournable dans la gestion de la menace iranienne.
Cette centralité s’accompagne toutefois de contraintes croissantes. L’armée israélienne est aujourd’hui engagée sur plusieurs fronts simultanés, au Liban, à Gaza, et désormais face aux frappes des Houthis depuis le Yémen, qui ont officiellement élargi le champ de confrontation en 2026. Cette multiplication des théâtres d’opération exerce une pression durable sur ses capacités militaires et humaines. Israël devient ainsi, de facto, un pilier de la sécurité régionale pour plusieurs États du Golfe, sans que cette relation ne soit pleinement assumée sur le plan politique.
États fragilisés et logiques de fragmentation interne
Mais les transformations les plus profondes se situent aussi à un autre niveau. Au Liban, depuis le 2 mars 2026, près d’un million de personnes ont été déplacées, majoritairement issues des régions chiites du sud. Ce déplacement massif modifie les équilibres démographiques, accentue les tensions entre communautés et fragilise un État déjà en situation de désagrégation.
L’impuissance des institutions libanaises apparaît de plus en plus manifeste, y compris dans leur incapacité à imposer des décisions souveraines sur leur propre territoire. L’épisode récent de tensions autour de la présence diplomatique iranienne, où des demandes de départ n’ont pas été suivies d’effet immédiat, illustre les limites concrètes de l’autorité étatique face aux rapports de force régionaux.
L’engagement du Hezbollah, en tant qu’acteur politico-militaire, dans la confrontation régionale inscrit directement le pays dans une dynamique qui le dépasse. Dans ce contexte, le risque d’une extension du conflit ne peut être écarté, y compris sous la forme d’interventions indirectes. Une implication syrienne, si elle devait être facilitée ou tolérée par des acteurs régionaux comme la Turquie, ouvrirait un nouveau front aux conséquences difficilement maîtrisables pour le Liban.
En Irak, les fractures héritées de la guerre civile de 2006–2007 n’ont jamais été résorbées. L’influence de groupes armés chiites et leur proximité avec l’Iran alimentent une défiance persistante d’une partie de la population sunnite. La guerre régionale réactive et amplifie ces tensions. Certaines factions s’inscrivent dans la logique iranienne, d’autres tentent de s’en dissocier. Cette division traverse les institutions et fragilise l’ensemble du système politique.
Le conflit ne se limite donc plus à un affrontement entre puissances régionales. Il agit comme un facteur de déséquilibre interne. Les convergences entre États permettent de contenir une menace, mais elles ne traitent pas les fractures qu’elle réveille. Plus les États coordonnent leur réponse à l’échelle régionale, plus les tensions se déplacent à l’intérieur de leurs propres sociétés.
Le point de rupture est désormais là, dans la capacité de plus en plus limitée des États à contenir des dynamiques internes qu’ils ne contrôlent plus totalement. Nous voilà arrivés dans l’ère d’une transformation progressive des États en espaces fragmentés.
Et derrière cette fragmentation, une réalité s’impose : le Moyen-Orient n’entre pas simplement dans une phase d’instabilité. Il entre dans une phase de redécoupage. Un redécoupage qui ne semble plus seulement subi, mais de plus en plus intégré et, dans certains cas, semble être accepté par les grandes puissances, à mesure que les fractures internes deviennent des leviers stratégiques.
Les développements récents en témoignent déjà : le 29 mars 2026, la Syrie a accusé l’Irak d’être à l’origine d’attaques de drones sur son territoire, illustrant l’ouverture de nouveaux axes de confrontation entre États pourtant interdépendants.
Dans ce contexte, la recomposition en cours ne relève pas uniquement d’une dynamique subie. Elle peut aussi traduire une tentative américaine de redéployer ses priorités stratégiques, en transférant une part croissante de la sécurité régionale à ses alliés, afin de concentrer ses ressources sur d’autres théâtres, au premier rang desquels l’Indo-Pacifique.































