Le New York Times révèle l’exil doré des al-Assad à Moscou

Bachar al-Assad et son frère Maher al-Assad

Un an après la chute de leur régime, l’ancien dictateur syrien Bachar al-Assad et son frère Maher coulent des jours paisibles dans le confort d’hôtels et de résidences de luxe de la capitale russe. Tout en ayant laissé tomber certaines de leurs « petites mains » loyales qui les ont longtemps servi…

Le Proche-Orient et la presse anglophone, par Bruno Philip

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La scène se passe à Moscou, l’année dernière, quelques semaines après la chute du régime de Bachar al Assad et de sa fuite, le 8 décembre 2024 : installé à une table du restaurant de luxe « Sixty », situé au 62 ème étage d’un gratte-ciel de Moscou, un Syrien expatrié de longue date dans la capitale russe est abordé par un serveur : « Ne prenez pas de photos de la salle ce soir », lui intime-t-on poliment, mais fermement. Le Syrien, que le New York Times a récemment rencontré, comprend rapidement la raison de cette curieuse injonction : à quelques mètres de lui, assis à une table du restaurant, l’ancien tyran de Syrie, Bachar al-Assad, est en train de dîner tranquillement. 

L’interlocuteur du « NYT », qui a témoigné en demandant que son identité soit protégée, n’a pas donné de précisions à propos des autres convives présents à ces agapes : peut-être l’épouse du dictateur déchu, Asma, soignée pour une grave leucémie ? ou son frère Maher, que des photos publiées dans le quotidien new yorkais montrent en train de lire dans un bar à hookah très chic du centre de Moscou …? 

Le New York Times avait publié à l’automne dernier une enquête impressionnante dont nous avions fait le compte rendu dans une revue de presse, le 29 octobre : les fins limiers du « Times » avaient réussi à reconstituer les circonstances de la fuite de nombreux sbires du régime et aussi celle de Bachar et de ses proches. L’article avait même indiqué les lieux confirmés ou probables de l’exil de ces hauts responsables civils et militaires du régime déchu. Souvent, c’était la Russie, parfois le Liban et, dans quelques cas très rares, la Syrie !

Dans le « papier » consacré à la vie de Bachar et Maher à Moscou, le journal explique être parvenu à pister ces derniers grâce à des témoignages de connaissances de l’ancienne famille « régnante » et aussi par le biais de réseaux sociaux « difficiles à tracer ». Les reporters du New York Times ont ainsi « pu entrevoir la vie de luxe et d’impunité » que vivent l’ancien dictateur et sa famille. 

Voici comment a été reconstitué les premiers moments de la nouvelle existence de ces exilés de haut vol dont la fortune leur avaient précédemment permis d’acquérir propriétés et appartements à Moscou : « Sous étroite surveillance des services de sécurité russes », écrit le « NYT », « ils ont d’abord séjourné dans des appartements luxueux gérés par l’hôtel Four Seasons, dont le prix peut atteindre 13 000 dollars la semaine. De là, le président déchu et sa famille ont emménagé dans un penthouse en duplex de la Federation Tower, le même gratte-ciel où se trouve le restaurant « Sixty.” Plus tard, M. al-Assad a été transféré dans une villa située dans la banlieue isolée de Rublyovka, à l’ouest de Moscou ». 

Exil doré, silence imposé 

Les « invités » du président Vladimir Poutine, la Russie ayant été de longue date l’un des précieux alliés du régime syrien, vivent certes sous la « protection » des agents de sécurité russe mais cette vigilance est néanmoins assortie d’un certain nombre de restrictions. Aucun des membres de la famille al-Assad n’est autorisé à s’exprimer et leur parole est contrôlée : quand Hafez, le fils de Bachar, âgé de 24 ans (il étudie à Moscou) osa « poster « un texte sur l’arrivée de son père en Russie et, plus tard, une vidéo de lui en train de marcher dans les rues de la capitale russe, le « post » en question fut prestement retiré. Le fils de l’ex président n’a plus rien publié depuis sur les réseaux sociaux…

Quant à Maher al-Assad, chef de la 4ème division blindée de l’armée du régime, qui est accusé de crimes contre l’humanité pour avoir ordonné en 2013 l’attaque chimique de la Ghouta, près de Damas, des sources du NYT indiquent l’avoir vu entrer dans une résidence luxueuse d’un quartier huppé de la « city » moscovite. Le frère de Bachar est également soupçonné d’avoir été à la tête d’un réseau de trafic de captagon, une amphétamine très puissante, qui aurait pu rapporter à Maher et ses complices des « milliards de dollars »

Les al-Assad disposent donc d’une fortune considérable, ce qui explique leur train de vie : en fin d’année dernière, Bachar a organisé une grande fête dans une villa de Moscou pour célébrer le 22ème anniversaire de sa fille Zein ; quant à la fille de Maher, Sham, elle aussi âgée de 22 ans, elle vient de les fêter dans un restaurant français étoilé de Dubaï, dîner qui s’est conclu sur un yacht privé dans la baie de l’émirat. 

Luxe et impunité 

Mais la fortune, c’est bien connu, n’empêche pas la mesquinerie : le serviteur personnel de Bachar a été sans façon remercié par son ancien patron peu après leur arrivée en commun à Moscou. Les journalistes du New York Times ont retrouvé un collègue de cet homme qui leur a raconté que le majordome de Bachar avait dû fuir Damas si précipitamment qu’il n’avait même pas eu le temps d’emporter des affaires de rechange. Logé pour la nuit au « 4 Seasons », dans une suite située non loin de son ex « boss », il eut, le lendemain, la désagréable surprise de recevoir une note si « salée » qu’il ne pouvait la payer. Il décrocha alors son téléphone pour demander de l’aide à Bachar. Qui ne lui répondit jamais. 

Aux dernières nouvelles, l’homme est parvenu à revenir en Syrie où il vit caché dans un village alaouite, en montagne, espérant qu’il ne sera pas un jour repéré par des hommes du nouveau pouvoir de l’ancien djihadiste Ahmed al-Charaa. Réaction au « Times » du collègue de l’ex serviteur de Bachar, cet homme qui lui portait les valises et lui ouvrait les portes : « Bachar vit normalement sa vie, comme si de rien n’était ; il nous humiliait quand il était à Damas et il nous a trahi quand il est parti ».