Au lendemain d’une trêve annoncée entre Washington et Téhéran, le Liban a subi les frappes israéliennes les plus violentes depuis le début de la guerre. L’ampleur des bombardements, le nombre de victimes et le flou diplomatique ont accentué le sentiment d’abandon.
L’annonce d’un cessez-le-feu de deux semaines entre les États-Unis et l’Iran n’aura offert aucun répit au Liban. Mercredi, Israël a mené à travers le pays des frappes d’une ampleur sans précédent depuis le début de cette séquence de guerre régionale. Beyrouth, sa banlieue sud, la plaine de la Békaa et le sud du pays ont été touchés dans une série de bombardements qui ont fait, selon un bilan provisoire de la Défense civile libanaise, 254 morts et 1.165 blessés.
Pour un pays déjà éprouvé par des semaines de guerre, cette journée a marqué un nouveau seuil. À Beyrouth, plusieurs frappes ont visé le cœur de la capitale à une heure de grande affluence, provoquant des scènes de panique dans des quartiers densément peuplés. Des immeubles ont pris feu, des voitures ont été calcinées, des rues se sont remplies de débris, tandis que les ambulances traversaient la ville sirènes hurlantes. En début de soirée, une nouvelle frappe a touché un quartier résidentiel de Beyrouth, où un immeuble s’est partiellement effondré. Plus tard, peu avant 23 heures, la banlieue sud a de nouveau été frappée avec violence.
Dans un communiqué, le Premier ministre libanais Nawaf Salam a décrété pour jeudi une journée de deuil national. Les administrations, les institutions publiques et les municipalités doivent rester fermées, les drapeaux mis en berne et les programmes des médias adaptés à ce qu’il a qualifié de tragédie nationale. Pour un lectorat étranger, il faut rappeler que Nawaf Salam dirige le gouvernement libanais dans un pays institutionnellement fragile, déjà affaibli par une crise économique majeure, et désormais confronté à une guerre qui déborde largement ses capacités politiques et logistiques.
L’armée libanaise a indiqué en début de soirée avoir évacué le pont maritime de Qasmiyé-Tyr à la suite d’une menace israélienne de le cibler. L’attaque a eu lieu près de deux heures plus tard. Cet épisode résume à lui seul la logique de cette journée : une guerre faite de menaces directes, d’avertissements partiels, de frappes massives et d’une extension continue des zones considérées comme vulnérables.
Israël a revendiqué une opération d’envergure. L’armée israélienne a annoncé avoir mené sa « plus grande frappe coordonnée » contre le Hezbollah depuis le déclenchement de la guerre américano-israélienne contre l’Iran, le 28 février. Elle affirme avoir visé, en l’espace de dix minutes et simultanément dans plusieurs régions, une centaine de postes de commandement et d’infrastructures militaires du mouvement. Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, est allé plus loin encore. Dans un message vidéo, il a affirmé que « des centaines » de membres du Hezbollah avaient été visés dans des centres de commandement à travers le Liban, présentant l’opération comme « le coup le plus dur » porté au mouvement pro-iranien depuis « l’opération des bipeurs ».
Cette référence mérite d’être expliquée. En septembre 2024, les bipeurs et talkies-walkies utilisés par des membres du Hezbollah avaient explosé presque simultanément lors d’une opération attribuée aux services israéliens. Selon les autorités libanaises, ces explosions avaient fait 39 morts et près de 3.000 blessés. En y faisant allusion, Israël Katz ne s’est pas contenté de commenter une opération militaire. Il a cherché à inscrire la frappe de mercredi dans une continuité stratégique : celle d’une campagne visant non seulement les infrastructures du Hezbollah, mais aussi sa chaîne de commandement, ses communications et, à terme, ses dirigeants eux-mêmes.
Cette logique est apparue encore plus clairement lorsqu’il a nommé publiquement Naïm Qassem. « Nous avions prévenu Naïm Qassem que le Hezbollah paierait un lourd prix pour avoir attaqué Israël », a-t-il déclaré, avant d’ajouter que « son tour viendrait ». Là encore, un lecteur étranger doit avoir les repères nécessaires. Naïm Qassem est le chef actuel du Hezbollah, mouvement chiite libanais soutenu politiquement, financièrement et militairement par l’Iran. Le Hezbollah est à la fois une organisation armée et un acteur politique majeur au Liban. Il dispose d’un enracinement social important dans une partie de la population chiite, tout en opérant comme l’un des principaux relais régionaux de Téhéran.
Un Liban laissé hors de la trêve
C’est précisément cette imbrication entre le front libanais et l’axe iranien qui explique la violence des dernières heures. Mercredi, l’Iran et les États-Unis ont conclu un cessez-le-feu après plus d’un mois d’une guerre régionale déclenchée fin février par des frappes israélo-américaines contre la République islamique. En théorie, une telle annonce aurait dû ouvrir une phase de désescalade. En pratique, Israël a immédiatement exclu que le Liban entre dans le champ de cette trêve.
Le président américain Donald Trump a affirmé que l’accord de cessez-le-feu avec l’Iran ne concernait pas le Liban, confirmant les propos du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. Cette position a eu un effet immédiat sur le terrain : alors qu’un arrêt des hostilités était évoqué à l’échelle régionale, les bombardements sur le Liban se sont au contraire intensifiés. Le pays s’est ainsi retrouvé dans une situation paradoxale et politiquement dévastatrice : inclus dans la guerre, mais exclu de la trêve.
Cette lecture est toutefois contestée. Le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, dont le pays a joué un rôle de médiation, a affirmé que les États-Unis, l’Iran et leurs alliés avaient accepté un cessez-le-feu « partout », y compris au Liban. Cette divergence ne relève pas d’un simple désaccord d’interprétation. Elle dit le degré de confusion diplomatique qui entoure la séquence actuelle. D’un côté, certains acteurs présentent la trêve comme régionale. De l’autre, Israël et les États-Unis en restreignent la portée, laissant le Liban exposé à une poursuite des frappes.
Sur le terrain, ce flou s’est traduit par une brutalité extrême. Devant l’hôpital de l’Université américaine de Beyrouth, l’un des principaux établissements de la capitale, les ambulances se sont succédé sans interruption. Des proches de blessés se sont rassemblés devant les urgences dans une atmosphère de tension, d’angoisse et de larmes. L’hôpital a lancé un appel urgent aux dons de sang. Un témoin interrogé à Beyrouth a raconté avoir vu des enfants tués ou atrocement mutilés. Au-delà de la guerre des communiqués, c’est là que se mesure le coût réel de cette escalade.
Le Premier ministre Nawaf Salam a lancé un appel aux « amis du Liban », les exhortant à intervenir pour faire cesser les attaques. L’expression n’est pas anodine. Elle renvoie à une constante libanaise : l’espoir, souvent déçu, que des pressions extérieures puissent contenir une guerre que l’État libanais n’a ni les moyens militaires de prévenir, ni les ressources diplomatiques d’arrêter seul. La présence à Beyrouth, au moment des frappes, du ministre belge des Affaires étrangères Maxime Prévot a d’ailleurs donné à cet appel une résonance particulière. Depuis l’ambassade, située à quelques centaines de mètres d’un site touché, il a dénoncé le pilonnage de la capitale et affirmé que le cessez-le-feu entre les États-Unis, Israël et l’Iran devait inclure le Liban.
Le Hezbollah, qui n’avait plus revendiqué de frappes contre Israël depuis la nuit, a réagi en affirmant qu’il était « en droit de riposter » à ces attaques sanglantes. Cette formule est lourde de conséquences. Elle signifie que l’annonce de trêve n’a en rien gelé le front libanais et qu’une nouvelle phase de confrontation reste possible. Elle rappelle aussi que le Liban continue de payer le prix d’une guerre dont les centres de décision se trouvent largement hors de ses frontières.
Depuis le 2 mars, les frappes israéliennes sur le Liban ont fait plus de 1.500 morts et provoqué le déplacement de plus d’un million de personnes. Ces chiffres donnent la mesure d’un conflit qui n’est plus cantonné à une ligne de front précise, mais s’étend à l’ensemble du territoire et désorganise la vie d’un pays déjà épuisé. Mercredi, cette réalité est apparue avec une netteté brutale. Alors que la diplomatie parlait de cessez-le-feu, le Liban, lui, a vécu l’une de ses journées les plus meurtrières. Pour une partie des Libanais, la conclusion est aussi simple qu’amère : dans cette guerre régionale, leur pays reste à la fois otage, champ de bataille et variable d’ajustement.































