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Le Hezbollah à l’épreuve de l’asphyxie financière

Plus d’un an après la guerre avec Israël, le Hezbollah se heurte à une crise moins visible mais tout aussi corrosive : l’effondrement de son mécanisme d’indemnisation. Retards, gaspillages et gel des paiements révèlent une fragilité financière et politique aux répercussions géopolitiques durables.

Un an après le cessez-le-feu de novembre 2024, la reconstruction du Liban-Sud, de la Békaa et de la banlieue sud de Beyrouth demeure à l’arrêt. Les villages rasés, les immeubles éventrés et les familles déplacées composent un paysage figé, comme suspendu dans le temps. Mais derrière l’immobilité des chantiers se joue une crise plus profonde : celle du Hezbollah, pris en étau entre ses engagements sociaux, ses contraintes financières et un environnement régional devenu hostile.

Le conflit de l’automne 2024 a laissé derrière lui des destructions massives. Des milliers de bâtiments ont été endommagés ou détruits, des localités entières rendues inhabitables, et des populations incapables de rentrer chez elles. Le coût global de la reconstruction est estimé à plusieurs milliards de dollars, bien au-delà des capacités d’un État libanais exsangue. Dans ce vide, le Hezbollah avait tenté de se poser en garant social, annonçant une enveloppe d’environ un milliard de dollars pour indemniser les sinistrés. L’objectif était double : répondre à l’urgence humanitaire et contenir une colère populaire susceptible d’éroder sa base.

Dans un premier temps, le dispositif semblait tenir. Les indemnisations étaient annoncées comme quasi générales, les versements échelonnés, et la gestion présentée comme rigoureuse. Mais très vite, les premiers dysfonctionnements sont apparus. Le gel temporaire des paiements, justifié par des difficultés techniques liées aux bombardements d’institutions financières affiliées au parti, s’est prolongé. De reports en prolongations, le mécanisme s’est grippé jusqu’à l’annonce d’un gel total, à l’été 2025, sans échéance claire de reprise.

Ce blocage n’est pas le fruit d’un simple retard administratif. Il révèle un déséquilibre structurel entre les engagements pris et les liquidités réellement disponibles. Les fonds annoncés, bien que conséquents, se sont avérés insuffisants face à l’ampleur des dégâts et à une gestion déficiente. Des sources concordantes font état d’un manque de contrôle effectif, ouvrant la voie à des erreurs massives, à des abus et à un gaspillage estimé à plusieurs millions de dollars.

Les dérives observées relèvent de plusieurs mécanismes. D’abord, un gonflement artificiel de certaines indemnisations, avec des montants doublés sans justification proportionnelle aux dégâts. Ensuite, des évaluations de terrain incohérentes, où des dommages mineurs ont parfois été surévalués, tandis que des pertes lourdes étaient sous-compensées. Enfin, des cas plus graves encore, où des logements inexistants auraient été enregistrés comme détruits, permettant l’attribution indue de fonds. À cela s’ajoute la réaffectation d’une partie des ressources vers d’autres priorités internes, liées aux impératifs militaires et organisationnels du mouvement.

Absence de perspectives

Les conséquences sociales sont immédiates. Près d’un sinistré sur dix se retrouve exclu de fait du système d’indemnisation. Certains n’ont pas pu encaisser leurs chèques avant les gels successifs et ont perdu tout accès aux paiements. D’autres, étranglés par les loyers, les dettes et l’absence de perspectives, ont eu recours à un marché parallèle : leurs chèques ont été revendus avec des décotes importantes, sacrifiant une partie de l’aide promise pour obtenir des liquidités immédiates. Cette économie informelle de la détresse illustre l’effritement du pacte implicite entre le parti et sa base.

Face à la montée des critiques, le Hezbollah a lancé une enquête interne. Officiellement, il s’agit d’identifier des « erreurs » inévitables dans un projet mené dans l’urgence et sous pression. En interne, toutefois, l’ampleur des écarts constatés dépasse le cadre de simples ajustements techniques. Les montants récupérés restent marginaux, et la crédibilité du dispositif est durablement entamée. La communication officielle dénonce des campagnes médiatiques hostiles, tout en promettant une reprise future des paiements, sans calendrier précis.

Cette crise financière intervient dans un contexte géopolitique défavorable. Le Hezbollah ne peut plus compter sur la profondeur stratégique qu’offrait la Syrie, bouleversée par la chute de son régime fin 2024. Son parrain iranien traverse, lui aussi, une phase d’instabilité aiguë, marquée par des contestations internes et une pression internationale accrue. Les frappes israéliennes, quasi quotidiennes dans certaines zones, compliquent toute tentative de reconstruction et maintiennent un climat d’insécurité chronique.

Dans ce paysage, la relation avec l’État libanais devient centrale. Le parti attend de connaître précisément la part que les institutions publiques, soutenues par des financements internationaux, prendront en charge dans la reconstruction des infrastructures. Cette clarification conditionne sa propre implication financière future. Mais elle révèle aussi une réalité plus large : même un acteur aussi structuré que le Hezbollah ne peut durablement se substituer à un État absent, surtout lorsque ses propres ressources se contractent.

À moyen terme, le mouvement envisage de revoir son mécanisme d’indemnisation : versements trimestriels, contrôles renforcés, nouvelles évaluations et commissions de recours. Ces ajustements techniques, nécessaires, ne suffiront toutefois pas à restaurer la confiance érodée. Car la crise actuelle n’est pas seulement budgétaire. Elle touche au cœur du récit politique du Hezbollah : celui d’un acteur capable de protéger, soutenir et reconstruire sa communauté face aux chocs régionaux.

Aujourd’hui, ce récit vacille. Pour de nombreux sinistrés, l’indemnisation n’apparaît plus comme un droit garanti, mais comme une promesse incertaine, suspendue aux aléas financiers et géopolitiques. Dans un Liban fragmenté, où l’autorité de l’État reste faible, cette perte de confiance pourrait avoir des effets durables, bien au-delà des zones détruites. Elle interroge la capacité du Hezbollah à maintenir son rôle social dans un environnement régional de plus en plus contraint, et pose une question centrale : jusqu’où un acteur non étatique peut-il porter seul le poids de la reconstruction, sans en payer le prix politique.