La mutation de la dictature pourrait éviter l’effondrement de l’Iran

L’Iran entre dans une très grave crise qui pourrait s’inscrire dans un processus d’ajustement de son modèle de gouvernance religieuse plutôt que dans une trajectoire d’effondrement. » Les échos qui nous proviennent d’Iran indiquent un glissement progressif d’une légitimité cléricale comme principe organisateur central vers un ordre plus ouvertement sécuritaire », estime notre chroniqueur Malek Baroudji qui, depuis Beyrouth, suit de près l’évolution de la situation à Téhéran.

Les douze jours d’attaques israéliennes n’ont pas produit le résultat qu’anticipaient de nombreux observateurs extérieurs. L’enjeu analytique réside moins dans les frappes elles-mêmes que dans la capacité de réaction des Mollahs. La pression externe a été absorbée par l’appareil sécuritaire sans se traduire par une implosion interne. Le système iranien  procède à un recalibrage de ses modes de contrôle, de sa gouvernance économique et de l’équilibre entre une légitimité  et une administration sécuritaire.

La stratégie israélienne de fragmentation au Levant, la dégradation des lignes de communication de l’Iran (Liban et Syrie), ainsi que la posture erratique des États-Unis — oscillant entre menace et désengagement — n’ont pas laissé le régime inerte. Ces pressions extérieures se croisent avec une réalité démographique qu’il n’est plus possible de repousser : une population jeune confrontée à l’épuisement économique, gouvernée par un Guide suprême vieillissant et un horizon de succession non résolu. Ensemble, ces facteurs produisent une crise qui ne peut être gérée indéfiniment par la coercition seule.

Une mutation institutionnelle

Ce qui émerge, ce n’est pas la disparition du régime, mais sa mutation institutionnelle. Les comportements actuels indiquent un glissement progressif d’une légitimité cléricale comme principe organisateur central vers un ordre plus ouvertement sécuritaire. La régulation sociale cède le pas au contrôle administratif ; l’autorité idéologique est de plus en plus subordonnée à la stabilité coercitive. L’évolution interne de l’Iran reflète une tendance mondiale plus large, où les récits moraux cèdent sous la pression à la gestion du pouvoir.

Des manifestations sont apparues dans plusieurs régions, avec des intensités et des motivations variables. Elles sont entourées d’un épais brouillard informationnel : bilans humains exagérés, affirmations prématurées de fractures au sommet, images recyclées hors contexte. Plus révélatrice est la manière dont le régime lui-même catégorise l’activité protestataire. Les manifestations sont différenciées en interne plutôt que traitées comme un phénomène unique.

-Une première catégorie regroupe des revendications économiques et administratives non antagonistes. Cette catégorie est opérationnellement utile : elle permet à l’État de justifier des réformes, de tester la tolérance sociale et de recalibrer les politiques sans concéder sa souveraineté.

-Une deuxième catégorie relève de la contestation des modes de vie et de la culture, considérée comme une friction sociale gérable.

-Une troisième catégorie déclenche l’alarme, la pénétration hostile, prétendument exploitée par des services de renseignement étrangers ou des réseaux militants. Que cette pénétration soit ou non décisive, le régime gouverne comme si elle l’était.

Une riposte graduée

Le recours à la force est apparu de manière dans les régions périphériques plutôt que dans les grands centres urbains. Cela traduit une stratégie de confinement visant à localiser l’escalade, à tester les seuils dans des zones de moindre visibilité et à empêcher une contagion symbolique d’atteindre le cœur politique. La violence périphérique constitue un risque calculé : elle peut étouffer localement les troubles ou engendrer des martyrs dont les funérailles transforment une brutalité localisée en récit national. Téhéran fonctionne différemment. C’est l’arène où la victoire est proclamée, non celle où elle est éprouvée. Les acteurs qui recherchent la fragmentation plutôt que le contrôle privilégient l’instabilité dans les régions périphériques et ethniques, et le régime ajuste sa réponse en conséquence.

La pression économique a servi de déclencheur immédiat des mobilisations actuelles. Mais l’a faiblesse monétaire est familière aux Iraniens, l’instabilité l’est moins. Les fluctuations du taux de change détruisent les hypothèses temporelles sur lesquelles repose le commerce. Les prix s’effondrent, les contrats perdent leur sens et les acteurs économiques passent de la planification à la couverture. Pour le bazar, l’incertitude compte davantage que le niveau absolu. Un équilibre douloureux peut être supporté ; un équilibre fluctuant ne le peut pas.

L’équilibre commercial, à lui seul, ne stabilise pas l’économie. La volatilité dissuade les exportateurs de rapatrier leurs recettes et incite les capitaux à rester à l’étranger — à Dubaï, Istanbul ou Doha — jusqu’à ce que le risque de change redevienne calculable. Les importateurs se sur-couvrent, les exportateurs retardent la conversion, et une liquidité qui existe techniquement demeure bloquée hors du circuit intérieur. Les canaux liés aux sanctions peuvent fonctionner, mais la confiance dans le calendrier disparaît. Le mécontentement économique devient systémique lorsque la volatilité persiste et que le signal politique échoue.

Les fractures de l’opposition

La présence simultanée de commerçants, d’étudiants et de villes de province donne l’impression d’un mouvement unifié. En réalité, la synchronisation ne doit pas être confondue avec l’alignement. Ces groupes réagissent à une pression partagée plutôt qu’ils ne poursuivent un projet politique commun. Les fractures sont visibles — générationnelles, géographiques, idéologiques, ethniques et institutionnelles. Certains participants cherchent la réforme, d’autres la rupture ; certains veulent la stabilisation, d’autres l’accélération. Les acteurs extérieurs peuvent amplifier ces divisions, mais ils ne les créent pas. La stratégie de l’État repose sur l’idée que les coalitions de pression se fragmentent avant les régimes.

La réponse de l’État obéit à une logique duale. Les autorités reconnaissent des revendications économiques légitimes tout en arrêtant les organisateurs dont la rhétorique franchit le seuil du rejet du régime. L’économie reste négociable ; la souveraineté ne l’est pas. La répression sélective traduit un calcul des risques. Les arrestations ciblées, les perturbations en ligne et l’intimidation coûtent moins cher et sont moins dommageables sur le plan réputationnel que la violence de masse, et suffisent souvent à ralentir la dynamique. L’escalade létale devient plus probable lorsque les manifestations menacent une paralysie économique durable, une confrontation directe avec les forces de sécurité ou une mobilisation séparatiste crédible.

La violence s’intensifie non par réflexe mais par calcul, en fonction de points de bascule perçus. Les funérailles comptent parce qu’elles fournissent une coordination en l’absence de leadership. Le martyre se substitue à l’organisation, transformant des incidents isolés en récit partagé. L’action préventive vise à interrompre cette conversion symbolique avant qu’elle ne submerge le contrôle. Une fois le symbole dominant, la coercition devient nettement plus coûteuse.

Les concessions économiques suivent un schéma connu. Les mesures partielles — bons, subventions, aides temporaires — signalent une réactivité mais traitent rarement la volatilité. En relevant les attentes sans restaurer la prévisibilité, elles approfondissent souvent l’incertitude. Des remèdes plus complets menacent des intérêts enracinés. Des segments du complexe sécuritaire-économique tirent profit de la volatilité par le courtage lié aux sanctions, la médiation des importations et l’arbitrage. Pour ces acteurs, l’instabilité n’est pas seulement un fardeau mais une source d’avantage. La stabilisation exige donc une redistribution du pouvoir et des rentes, et non un simple ajustement des instruments de politique publique.

Le bazar, acteur stratégique

Le bazar demeure central, non comme force idéologique mais comme acteur stratégique. Sa loyauté est conditionnelle et extrêmement sensible à la volatilité. La paralysie commerciale précède la révolte ; la faillite précède la colère. Historiquement, le bazar attend que le commerce normal devienne impossible et que le coût de la patience dépasse le risque de l’action. Ce seuil n’a pas encore été franchi et pourrait être évité si la stabilité du taux de change est rétablie et si les capitaux restent domestiques.

La succession façonne activement les choix de gouvernance présents. Un système ancré dans la légitimité cléricale est plus fragile lors d’une transition qu’un système organisé autour de la gestion sécuritaire et du contrôle administratif. Le tournant vers la sécuritisation doit donc être compris non seulement comme une réponse aux manifestations, mais comme une pré-positionnement en vue de la transition du leadership. La gestion des protestations et la planification successorale se recoupent de plus en plus.

La jeunesse iranienne pose un défi spécifique à la dissuasion. Moins idéologique et plus transactionnelle, elle réagit différemment à la répression. Des répressions ponctuelles peuvent rétablir l’ordre, mais pas nécessairement la peur. Chaque crise devient une répétition plutôt qu’une rupture. Le contrôle peut être réaffirmé, mais la dissuasion s’érode progressivement à mesure que la répression se banalise.

Une véritable fracture des élites se manifesterait par des ruées bancaires, des fuites de capitaux, une désobéissance des forces de sécurité ou des départs d’élites. Aucun de ces indicateurs n’est visible. Des désaccords existent, mais ils prennent la forme d’une différenciation des rôles plutôt que d’une rupture. L’autorité demeure verticalement intégrée là où cela compte. Les récits d’effondrement restent donc prématurés sur le plan analytique.

La rhétorique extérieure renforce les récits de souveraineté internes et élargit la marge de manœuvre du régime. Les menaces étrangères permettent de présenter les troubles comme une guerre hybride, légitimant des réponses sécuritaires. Les mouvements protestataires gagnent peu à être adoptés par des puissances extérieures et sont plus souvent instrumentalisés dans des compétitions de pouvoir plus larges. La mobilisation seule ne produit pas de changement systémique ; la fracture institutionnelle, une paralysie économique durable ou la défection des élites, oui.

 La trajectoire la plus plausible reste celle d’une stabilisation suivie d’une mutation : un système plus sécuritaire, moins ouvertement théocratique, s’ajustant aux pressions démographiques et à l’instabilité régionale. L’effondrement demeure possible dans le cas rare d’un alignement entre le choc successoral qui s’annonce pour le remplacement du Guide supème, la panique économique et la paralysie commerciale. L’Iran continue d’être mal interprété parce que les observateurs projettent espoir ou peur au lieu d’analyser les structures. Le coût de cette méprise est une cécité stratégique.