Derrière la guerre contre l’Iran, une bataille se dessine: celle des périphéries, des minorités et des lignes rouges régionales. Pour Ankara, l’affaiblissement de Téhéran reste acceptable tant qu’il ne passe pas par le retour de la carte kurde.
Une chronique de Roula Merhej, née à Hama et exilée en France sous le régime d’Hafez el-Assad, spécialiste des dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient.
La guerre qui oppose aujourd’hui l’Iran à la coalition menée par les États-Unis et Israël ne se joue pas uniquement dans le ciel du Moyen-Orient ni dans les eaux du détroit d’Ormuz, dont les perturbations rappellent à quel point l’équilibre énergétique mondial reste fragile. Elle se joue aussi dans les marges du territoire iranien, dans ces zones périphériques où les fractures ethniques, politiques et économiques peuvent devenir des leviers stratégiques. Lorsqu’une guerre ne produit pas de rupture politique décisive par la seule puissance militaire, la tentation apparaît souvent d’ouvrir d’autres fronts. Les regards se tournent alors vers les périphéries du pays visé, là où l’autorité de l’État peut être contestée. Dans le cas iranien, ces marges prennent plusieurs formes : les régions kurdes à l’ouest, les Arabes du Khuzestan au sud, ou encore certaines minorités situées le long des frontières. Mais dans cette équation, un acteur observe ces dynamiques avec une attention particulière : la Turquie. Puissance régionale majeure, membre de l’OTAN mais très attachée à son autonomie stratégique, Ankara peut tolérer une pression accrue sur l’Iran. Elle ne peut en revanche accepter que cette pression passe par un réarmement kurde. Car derrière la guerre contre Téhéran se profile une question bien plus ancienne pour la Turquie : celle du nationalisme kurde et de ses répercussions régionales.
Pour Washington, la tentation d’utiliser la carte kurde n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs décennies, les Kurdes ont été considérés dans certaines capitales occidentales comme des partenaires potentiels dans des régions où les États étaient affaiblis ou hostiles aux intérêts occidentaux. Cette logique s’est notamment illustrée en Irak après la guerre du Golfe en 1991, puis plus récemment en Syrie dans la lutte contre l’État islamique. Les Forces démocratiques syriennes, dominées par les milices kurdes des YPG, ont constitué l’un des partenaires militaires les plus efficaces de la coalition internationale contre l’organisation djihadiste. Pour les États-Unis, cette alliance répondait avant tout à une logique opérationnelle : disposer d’une force locale capable de mener les combats terrestres sans engager massivement de troupes américaines. Mais cette stratégie s’est toujours accompagnée d’une ambiguïté fondamentale. Les Kurdes ont souvent été des partenaires tactiques dont l’importance dépendait des priorités stratégiques du moment. L’évolution récente de la situation syrienne l’illustre bien. À mesure que Washington réduisait son engagement militaire dans le nord-est du pays, les forces kurdes ont été contraintes de redéfinir leur avenir politique et sécuritaire. Leur intégration progressive dans les structures de l’État syrien a constitué un tournant important pour Ankara. La disparition d’une entité kurde autonome armée à la frontière turque a été perçue comme un facteur de stabilisation.
Ankara face au spectre d’un réarmement kurde
Du point de vue américain, l’intérêt stratégique est compréhensible. L’Iran demeure un État centralisé mais profondément hétérogène et certaines régions périphériques entretiennent depuis longtemps des relations complexes avec le pouvoir central. Dans un contexte de guerre et de pression internationale accrue, ces zones peuvent apparaître comme des points de fragilité potentiels. La logique est simple : si la pression extérieure ne suffit pas à affaiblir le régime, une dynamique interne pourrait accélérer son érosion. Mais cette approche se heurte immédiatement à une réalité régionale majeure : la sensibilité extrême de la Turquie à toute militarisation kurde.
La question kurde demeure en effet l’un des dossiers les plus sensibles de la sécurité nationale turque. Depuis le conflit engagé dans les années 1980 avec le PKK, toute dynamique susceptible de renforcer des mouvements kurdes armés dans le voisinage immédiat de la Turquie est perçue comme un risque stratégique. C’est dans cette logique que le soutien militaire américain aux forces kurdes en Syrie avait suscité une opposition ferme d’Ankara, les milices kurdes syriennes étant considérées comme étroitement liées au PKK. Les opérations militaires turques menées dans le nord de la Syrie visaient précisément à empêcher l’émergence d’un espace kurde autonome le long de la frontière méridionale du pays. La guerre contre l’Iran ravive aujourd’hui une inquiétude comparable. La question kurde dépasse en effet les frontières d’un seul État : les équilibres qui se dessinent en Syrie, en Irak ou en Iran finissent souvent par avoir des répercussions directes en Turquie. Dans ce contexte, l’hypothèse d’un réarmement des Kurdes iraniens pourrait réactiver une dynamique régionale que la Turquie s’efforce depuis des décennies de contenir.
La position turque est cependant souvent mal comprise. Les Kurdes ne constituent pas un bloc homogène aux yeux d’Ankara. La Turquie a montré à plusieurs reprises qu’elle pouvait entretenir des relations pragmatiques avec certains acteurs kurdes, notamment en Irak, lorsque ceux-ci s’inscrivent dans des équilibres politiques compatibles avec ses intérêts. Ce qu’elle refuse, en revanche, c’est la transformation de mouvements kurdes armés en partenaires militaires légitimes d’une stratégie occidentale. Autrement dit, Ankara peut composer avec des Kurdes intégrés à des structures étatiques ou à des arrangements politiques locaux ; elle ne peut accepter des forces kurdes réarmées dans un espace frontalier susceptible de reconnecter les différentes dimensions de la question kurde régionale.
Khuzestan, Ormuz et les autres leviers de la pression
Cela ne signifie pas pour autant que la Turquie soit totalement libre de ses choix face à Téhéran. Lorsque l’on parle de pression iranienne sur Ankara, il ne s’agit pas d’une domination directe, mais d’un ensemble de leviers qui obligent la Turquie à agir avec prudence : une frontière commune sensible, les dynamiques kurdes transfrontalières, certaines dépendances énergétiques et les réseaux d’influence iraniens en Irak et en Syrie. À cela s’ajoute un levier plus indirect mais tout aussi réel : le détroit d’Ormuz. Lorsque l’Iran perturbe ce passage stratégique, les effets dépassent largement la région et se répercutent sur l’ensemble de l’économie mondiale à travers les prix de l’énergie et les flux commerciaux. Dans ces moments, ce n’est pas seulement l’équilibre régional qui est mis sous tension, mais une part essentielle de la stabilité énergétique globale.
Dans ce contexte, la pression sur l’Iran pourrait aussi passer par d’autres dynamiques que la seule question kurde. Ces derniers jours, un message attribué à un groupe de tribus arabes du Khuzestan a circulé sur les réseaux sociaux. Cette province pétrolière du sud-ouest de l’Iran, où vit une importante population arabe, constitue l’un des centres énergétiques du pays. Le texte appelle à une transformation politique de l’Iran et à la fin de la République islamique, tout en rejetant explicitement toute logique séparatiste. Cette nuance est essentielle : contrairement à la question kurde, souvent associée à des revendications d’autonomie territoriale, le signal venu du Khuzestan s’inscrit dans une logique de contestation politique interne. Pour les puissances occidentales, une telle dynamique pourrait apparaître comme un moyen d’exercer une pression supplémentaire sur le régime iranien sans raviver la question kurde.
La guerre actuelle révèle ainsi une réalité plus profonde du Moyen-Orient : les conflits ne se jouent pas seulement entre États, mais dans l’équilibre fragile entre identités et rivalités régionales. Dans cet échiquier mouvant, la Turquie occupe une position singulière. Membre clé de l’OTAN et puissance militaire majeure de l’Alliance sur son flanc sud, Ankara dispose d’un poids stratégique que peu d’acteurs régionaux peuvent ignorer. Mais cette position constitue aussi une contrainte. Car si la Turquie peut tenter d’influencer la stratégie occidentale et d’en infléchir les contours, elle ne peut pas non plus se permettre d’entrer dans une confrontation directe avec ses alliés. La Turquie peut s’accommoder de l’affaiblissement de l’Iran et même y voir un rééquilibrage régional. Mais si la guerre devait emprunter la voie de la carte kurde, la Turquie se retrouverait face à un dilemme : défendre ses intérêts vitaux sans se heurter frontalement à ses partenaires occidentaux. Au Moyen-Orient, les lignes rouges ne se situent jamais là où on les attend. Et dans cette guerre, celle d’Ankara rappelle qu’une stratégie visant à affaiblir l’Iran pourrait aussi révéler les fragilités des équilibres occidentaux dans la région.
































