Téléchargez nos applis
Disponible sur Google Play
Accueil Actualités Moyen-Orient Iran : quels scénarios en cas de frappe américaine ?

Iran : quels scénarios en cas de frappe américaine ?

L’« armada » américaine est désormais positionnée en face des côtes iraniennes et la perspective d’une possible frappe étatsunienne se profile à l’horizon. Reste à savoir si les objectifs de Donald Trump se limiteraient à des buts d’ordre militaire ou s’il s’agirait de faire chuter le régime des mollahs.

Le Proche-Orient vu par la presse anglophone
Par Bruno Philip

 

Les Américains frapperont-ils l’Iran ? Si oui, quel sera le « modus operandi » d’une telle attaque ? Et quels devraient être les objectifs possibles d’une telle opération ? Un changement de régime ou un accord avec Téhéran en échange d’un renoncement de l’Iran à son programme nucléaire et de la réduction du nombre et de la portée de ses missiles balistiques ? Les scénarios sont multiples. Alors qu’une véritable « armada », pour reprendre le vocabulaire guerrier de Donald Trump, s’est positionnée dans le golfe Persique en face des côtes iraniennes, les journaux américains et israéliens échafaudent des théories, avancent des hypothèses, pèsent le pour et le contre : une telle attaque, plus importante et potentiellement plus décisive que les frappes américaines sur l’Iran l’été dernier, aura sans nul doute des conséquences majeures sur la géopolitique régionale et internationale.

Le Wall Street Journal, toujours bien informé par des sources à la Maison-Blanche, estime que l’on peut anticiper deux plans d’intervention, si l’on en croit des officiels proches du Pentagone ou de l’exécutif américain : « Un premier plan d’envergure prévoit une campagne de bombardements massifs contre les installations du régime et du Corps des gardiens de la révolution islamique. Des options plus limitées incluent ensuite des frappes sur des cibles symboliques du régime, permettant ainsi une intensification des attaques si l’Iran n’accepte pas un accord satisfaisant pour Trump. »

Une opération visant le Guide suprême serait plus problématique : s’emparer de l’ayatollah Khamenei est autrement plus complexe que de kidnapper l’ancien dictateur vénézuélien Nicolas Maduro… Toujours selon le WSJ, si le « Guide » était destitué, « rien ne permet d’affirmer avec certitude que le gouvernement qui lui succéderait serait plus conciliant », analysent les sources du quotidien : « Un haut responsable des Gardiens de la révolution prendrait vraisemblablement le pouvoir, ce qui pourrait maintenir, voire renforcer, la ligne dure du régime. »

Alors que le bilan de la répression gouvernementale contre les participants aux manifestations de fin décembre et début janvier a atteint des proportions colossales — certaines ONG spécialisées sur l’Iran estiment qu’au moins vingt mille personnes, voire trente mille, auraient pu être tuées —, le président américain ne parle plus de venir en aide aux opposants, lui qui les avait encouragés à manifester en leur promettant que l’« aide [était] en route ». Désormais, il semble que Trump en soit revenu aux fondamentaux de sa politique iranienne, à savoir amener Téhéran à en finir avec son programme nucléaire. Outre cette exigence, Washington veut également que le régime des mollahs bride la portée de ses missiles à moyenne et longue portée, ces derniers constituant une menace directe contre Israël. (Selon le site de la chaîne qatarie Al Jazeera, « les missiles balistiques et de croisière iraniens Emad, Khorramshahr, Ghadr, Sejjil et Soumar ont une portée comprise entre 1 700 km et 2 500 km ».)

Un troisième « oukase » américain concerne la question des « proxies » iraniens dans la région, à savoir le Hezbollah au Liban, les combattants du Hamas à Gaza et les milices houthis au Yémen. Il est douteux que le régime accepte ces trois exigences, ce qui équivaudrait à une capitulation en rase campagne, même si, depuis la Turquie, où il est en visite officielle, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi a semblé faire preuve de souplesse en déclarant, vendredi 29 janvier, que son pays était prêt à mener « des pourparlers justes et équitables » avec les États-Unis. Cité par Al Jazeera, le chef de la diplomatie iranienne, dont la marge de manœuvre est très limitée, a cependant botté en touche, rappelant que « les capacités défensives et balistiques de l’Iran — et les missiles iraniens — ne feront jamais l’objet de négociations ».

Trump, de son côté, a déclaré croire que Téhéran est prêt à conclure un « deal » avec lui ; sinon, a-t-il ajouté, « on verra bien ce qu’il se passe après »… Il a également précisé ce week-end qu’il n’était pas question de discuter devant les journalistes du genre d’options militaires envisagées par les États-Unis.

Entre pression militaire et pari politique

Quelles que soient les décisions qui seront prises dans les heures ou les jours qui viennent, le président américain pense en tout cas qu’une fenêtre d’opportunité idéale est désormais ouverte pour frapper l’Iran : crise économique, dissensions internes, affaiblissement considérable des « proxies » iraniens dans la région. Le New York Times affirme que, « selon plusieurs sources officielles, le président Trump a reçu de nombreux rapports des services de renseignement américains indiquant un affaiblissement de la position du gouvernement iranien ». Et le NYT d’ajouter : « Ces rapports laissent entendre que le pouvoir iranien est plus fragile que jamais depuis le renversement du shah lors de la révolution de 1979. »

Reste que si les planètes semblent alignées pour conduire une opération qui s’annoncerait périlleuse et pleine d’incertitudes, on peut s’interroger sur la logique d’une intervention américaine à ce moment précis. Diverses sources américaines, européennes et proches des organismes indépendants suivant l’avancée du programme atomique iranien, citées par le New York Times, indiquent en effet que « peu d’éléments indiquent, ces six derniers mois, que l’Iran ait réalisé des progrès significatifs dans la reconstruction de ses capacités d’enrichissement du combustible nucléaire et de fabrication d’ogives nucléaires » [depuis les bombardements américains de l’été dernier]. « Dès lors, avance le quotidien new-yorkais, les motivations et le calendrier des menaces de M. Trump suscitent des interrogations. Ses menaces visent-elles simplement à contraindre l’Iran à reprendre les négociations ou des frappes militaires serviraient-elles de prétexte pour affaiblir et destituer l’ayatollah Khamenei ? »

Un autre quotidien, média d’un pays au premier chef concerné par une éventuelle frappe américaine sur l’Iran, affiche quant à lui son scepticisme quant à la réussite d’une telle opération : le quotidien israélien Haaretz estime que « même si, à la suite d’une offensive militaire d’envergure contre les institutions du régime, un vaste mouvement de protestation populaire venait à émerger, donnant naissance à une direction politique se réclamant d’un pouvoir auto-proclamé, celle-ci devrait affronter les puissantes forces restées sur le terrain : les Gardiens de la révolution, les Bassidj et la police, ainsi que les gangs et les mafias dont l’existence dépend du régime. Et on ne s’attend pas à ce qu’ils disparaissent de la scène ».

Si l’on imagine le scénario d’une reprise en main du pouvoir par les « Gardiens », prêts à négocier avec Washington les modalités d’une poursuite du programme nucléaire civil, Haaretz prévient que cette théorie fait l’impasse sur « l’idée que l’élite forme un bloc monolithique parlant d’une seule voix : rien ne garantit que l’armée, dont le statut a été abaissé par le Corps des gardiens de la révolution islamique, partagera son point de vue sur le type de régime qui devrait remplacer les ayatollahs, d’autant plus que des dissensions idéologiques sont apparues au sein même de l’armée ».

Donald Trump, obsédé par le fiasco de l’opération lancée par l’ancien président Jimmy Carter en 1980 pour libérer les otages américains dans l’ambassade des États-Unis à Téhéran, devrait cette fois être amené à sérieusement anticiper les risques avant de se lancer dans une aventure aussi hasardeuse. Téhéran n’est pas Caracas, et il le sait. Et jusqu’à présent, en dépit de ses rodomontades habituelles, il a fait preuve d’une grande prudence.