Le régime des mollahs est cependant bien seul en cette deuxième semaine de guerre : aucun de ses alliés ou partenaires traditionnels n’ose défendre plus que nécessaire Téhéran par peur de représailles américaines, constate le New York Times.
Le Moyen-Orient dans la presse anglophone
par Bruno Philip
La Russie a transmis à l’Iran des informations concernant le positionnement militaire états-unien dans le Golfe persique et au Moyen-Orient après le début des frappes israélo-américaines : c’est l’information exclusive qu’a publiée, vendredi 6 mars, le Washington Post. Le grand quotidien de la capitale des États-Unis s’appuie sur « trois sources proches des milieux du renseignement », sans préciser ni nommer, comme c’est l’usage, les personnes à l’origine de ces informations.
Moscou — un allié de l’Iran avec lequel la Russie a forgé d’étroits liens économiques et stratégiques — a ainsi donné au régime de Téhéran « la position des moyens militaires américains », informations concernant en priorité les navires de guerre et les avions, écrit le quotidien, dont l’une des sources précise qu’« il semble s’agir d’un effort d’envergure ».
Le « scoop » est intéressant : même si Donald Trump semble toujours pencher du côté de Vladimir Poutine lorsqu’il s’agit de trouver un chemin vers la paix en Ukraine, la Russie poursuit une stratégie de type guerre froide à l’égard de Washington en aidant en sous-main l’ennemi numéro un des États-Unis.
Selon les analystes cités anonymement par le Washington Post, la fourniture de renseignements russes serait visible dans le « mode opératoire des frappes iraniennes contre les forces américaines, [les Iraniens ayant ciblé] les infrastructures de commandement et de contrôle, les radars et les structures temporaires, comme celle du Koweït où six militaires ont trouvé la mort ». Le journal révèle également que le bureau de la CIA dans l’ambassade américaine en Arabie saoudite, à Riyad, « a été touché et détruit ces derniers jours ». Il ajoute, citant Dara Massicot, spécialiste des forces armées russes à la Fondation Carnegie pour la paix internationale, que « l’Iran effectue des frappes très précises contre les radars : [les Iraniens] agissent de manière très ciblée. Ils s’attaquent aux centres de commandement et de contrôle ». Tout cela illustrerait donc la possibilité d’une aide russe à l’Iran en matière de renseignement militaire.
Le positionnement militaire des forces américaines
Cette aide serait cruciale : le régime des mollahs a besoin de ce genre d’informations militaires, car l’Iran ne possède pas de capacités satellitaires lui permettant de connaître avec précision le positionnement militaire des forces des États-Unis. Toujours selon Mme Massicot, « les images fournies par les capacités spatiales beaucoup plus avancées de la Russie sont extrêmement précieuses — d’autant plus que le Kremlin a perfectionné son propre système de ciblage après des années de guerre en Ukraine ».
Le quotidien américain cite aussi une autre experte, Nicole Grajewski, spécialiste de la coopération irano-russe au Belfer Center de la Harvard Kennedy School : selon elle, les frappes iraniennes ont atteint au début de la guerre « un haut niveau de sophistication », tant dans les cibles visées par Téhéran que dans leur capacité, dans certains cas, à submerger les défenses américaines et alliées. Faut-il donc voir là aussi la main de Moscou dans ces capacités nouvelles ? C’est ce que les sources du Washington Post laissent entendre.
Ce « coup de main » russe aux Iraniens pourrait avoir des implications plus larges : cette aide contribuerait peut-être à redéfinir, toujours selon le Washington Post, « la manière dont différents pays s’engagent dans une guerre par procuration depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 ». Tout au long de ce conflit, les adversaires des États-Unis, notamment l’Iran, la Chine et la Corée du Nord, ont fourni à la Russie une aide militaire directe ou un soutien matériel à son importante industrie de défense. « De leur côté, les États-Unis ont livré à l’Ukraine des équipements militaires d’une valeur de plusieurs dizaines de milliards de dollars et ont partagé des renseignements sur les positions russes afin d’améliorer le ciblage des frappes aériennes de Kiev. »
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a sauté sur l’occasion pour se positionner comme allié indéfectible des États-Unis. La coopération américano-ukrainienne ayant pour le moins vacillé depuis le retour au pouvoir du magnat des affaires américain, il a annoncé sur « X » que l’administration Trump a « sollicité » une « assistance » pour se protéger des drones de fabrication iranienne, utilisés à foison par les Russes contre l’Ukraine… et au Moyen-Orient depuis le début des frappes américaines et israéliennes. Belle revanche pour celui que Donald Trump humilia dans le Bureau ovale l’année dernière : Zelensky a précisé, avec une satisfaction à peine voilée, que Kiev enverra des « spécialistes » pour répondre à la demande de Washington.
Soutien rhétorique
Aide russe ou pas, l’Iran ne peut cependant compter que sur lui-même en ce début de conflit : ses alliés traditionnels ainsi que les pays avec lesquels Téhéran entretient des relations cordiales ou de « proximité intéressée » ne se bousculent pas pour soutenir un régime menacé dans son existence même. La Turquie, l’Inde et la Chine ont apporté un soutien « essentiellement rhétorique », et rien de plus, affirme ainsi le New York Times.
Ankara et Delhi entretiennent pourtant des liens relativement étroits avec Téhéran « en termes commerciaux et stratégiques », relève le quotidien new-yorkais. La Chine a besoin de l’Iran pour son pétrole, Pékin étant très dépendante de Téhéran à cet égard. La Corée du Nord, le Venezuela et la Russie « considèrent [que l’Iran] est un allié dans sa lutte contre l’influence occidentale et ont conspiré avec l’Iran pour développer des technologies militaires et contourner les sanctions ».
Mais la guerre a changé la donne : aucun de ces « alliés » n’a les moyens ou la volonté de défendre plus qu’il n’est nécessaire le régime du défunt ayatollah Khamenei. « Ils pourraient eux-mêmes devenir la cible » de représailles commerciales ou militaires de la part des États-Unis, écrit le New York Times, qui constate : « Ces amis, partenaires ou voisins de l’Iran n’ont que de belles paroles à offrir » à Téhéran.
Même les fameux « proxys » de l’Iran ne peuvent plus faire grand-chose pour leur mentor perse : le Hezbollah, de nouveau sous les tirs d’Israël depuis le début des frappes sur l’Iran, est durablement affaibli ; même chose pour son « homologue » palestinien, le Hamas, décimé par Tsahal durant deux années de guerre à Gaza ; quant aux Houthis du Yémen ou aux milices chiites irakiennes, « si elles peuvent viser des forces américaines positionnées en Irak, de telles attaques risquent fort peu d’influer sur le cours de la guerre à l’intérieur de l’Iran ».
Et le New York Times de conclure : « Sans alliés véritables, l’Iran est en train de mener une guerre bien solitaire… »





























