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De Gaza au Liban, Ghassan Abu Sittah soigne sous les bombes



De Gaza au Liban, le chirurgien britannico-palestinien Ghassan Abu Sittah dit reconnaître une même mécanique de guerre: des corps broyés, des hôpitaux visés, des civils piégés et un système de santé poussé à l’effondrement. Depuis Beyrouth, où il opère des enfants blessés, il décrit une destruction méthodique qui dépasse l’urgence médicale pour toucher à la possibilité même de rester, survivre et revenir chez soi, encore, dans le sud du pays.

Entretien avec le chirurgien britannico-palestinien, par Margaux Seigneur

De Gaza au Liban, le chirurgien britannico-palestinien Ghassan Abu Sittah dit reconnaître une même mécanique de guerre: des corps broyés, des hôpitaux visés, des civils piégés et un système de santé poussé à l’effondrement. Depuis Beyrouth, où il opère des enfants blessés, il décrit une destruction méthodique qui dépasse l’urgence médicale pour toucher à la possibilité même de rester, survivre et revenir chez soi, encore, dans le sud du pays.

Dans une salle d’opération de Beyrouth, entre deux interventions sur des enfants dont les visages ont été broyés par des frappes israéliennes, Ghassan Abu Sittah ne découvre rien. Il reconnaît. Non pas la violence, à laquelle il est habitué depuis plus de trente ans de médecine de guerre, mais sa forme la plus aboutie, la plus systématique. Celle dont il a été le témoin à Gaza, et qu’il voit désormais se déployer au Liban.

Né en 1969 au Koweït, formé au Royaume-Uni, ce chirurgien plasticien et reconstructeur consacre sa vie à soigner les victimes de guerre. Irak, Syrie, Yémen, Liban, Palestine: partout, il intervient là où les corps sont les plus violemment déchirés, les visages défigurés, les membres mutilés. Encore étudiant, il se rend une première fois à Gaza en 1989, au moment de la première Intifada, et n’a cessé d’y retourner depuis. En octobre 2023, au début de la guerre menée par Israël dans l’enclave palestinienne, qu’il qualifie de génocidaire, il rejoint de nouveau Gaza. Il opère alors pendant 43 jours sans interruption à l’hôpital Al-Shifa, enchaînant les interventions parfois plus de vingt heures d’affilée.

Désormais à Beyrouth pour prêter main-forte aux équipes médicales libanaises, le chirurgien connaît déjà ces couloirs. Il y a travaillé lors de la précédente guerre avec Israël, déclenchée après les tirs de roquettes du Hezbollah en soutien au Hamas. «Lors de la dernière guerre, les bombes pénétrantes faisaient que les victimes étaient soit directement tuées, soit relativement peu blessées. Aujourd’hui, les blessures sont celles d’une guerre totale: éclats d’obus, effets du souffle, ensevelissements sous les décombres, membres broyés. D’autres meurent avant même d’atteindre l’hôpital, asphyxiés sous les décombres», explique-t-il.

Dans les blocs opératoires, les équipes médicales travaillent sans relâche tandis que, dehors, le bilan ne cesse de s’alourdir: en 45 jours de guerre, 2.294 morts et 7.544 blessés. Mais derrière l’urgence immédiate, une inquiétude plus profonde s’installe. À mesure que les patients s’accumulent, une même mécanique semble à l’œuvre: des blessures qui se répètent, des profils similaires, une pression constante exercée sur des capacités hospitalières déjà fragiles.

Un système de santé déjà brisé

Pour Ghassan Abu Sittah, le constat est sans appel. Le système de santé libanais n’est pas entré dans ce nouveau conflit en position de résistance. «Le système de santé était déjà à genoux avant même que la guerre ne commence», rappelle-t-il. Fragilisées par des années de crise économique et par les séquelles de la guerre précédente, les structures médicales sont désormais sans réserve. Une partie des capacités hospitalières a disparu. Certaines unités critiques, comme les soins intensifs pédiatriques, ont été réduites ou mises hors service. Aujourd’hui, ces manques deviennent structurels.

Au fil des jours, Ghassan Abu Sittah voit le profil des patients évoluer. De plus en plus de civils. Des familles entières sont touchées chez elles. Des corps sont extraits des décombres, parfois trop tard. «Les bâtiments sont ciblés pour s’effondrer sur leurs habitants», affirme-t-il.

Dès la première semaine de la nouvelle guerre, l’unité de soins intensifs pédiatriques de son service est saturée. Les enfants arrivent avec des lésions lourdes, souvent multiples: traumatismes crâniens, fractures complexes, atteintes oculaires. «La plupart des blessures touchent la tête, le visage, les yeux et les os», précise le docteur Ghassan Abu Sittah. «Ce sont des cas qui nécessitent parfois huit à douze opérations, en particulier chez les enfants, dont le traitement peut s’étendre jusqu’à l’âge adulte», ajoute-t-il.

Une fois opérés et stabilisés, une question demeure sur toutes les lèvres: où les renvoyer? «Beaucoup ont perdu leurs parents, ou leur maison. Parfois les deux», poursuit-il.

Quand l’hôpital devient une cible

Depuis le début de la nouvelle guerre, plus de 140 structures médicales et ambulances ont été visées au Liban, selon le ministère de la Santé. En un mois et demi, 100 membres du personnel médical ont été tués, plus de 200 blessés et six hôpitaux ont dû fermer. Les secouristes sont également pris pour cible, y compris lors de frappes dites de «double tap», qui touchent une seconde fois les lieux où ils interviennent. Des attaques que le chirurgien juge contraires au droit international.

À mesure que les frappes se poursuivent et que les capacités hospitalières s’épuisent, une lecture s’impose. Le système de santé ne subit pas seulement la guerre. Il en devient l’une des cibles. «Comme à Gaza, l’armée israélienne intensifie ses attaques contre les soignants et les équipes de secours dans le sud du Liban. Dans l’enclave palestinienne comme au Liban, la destruction du système de santé n’est pas un effet collatéral, elle est un objectif», estime Ghassan Abu Sittah.

À ses yeux, cette évolution dessine une trajectoire stratégique plus large mise en place par Israël. «La destruction du système de santé est souvent une condition préalable pour vider ethniquement un territoire de sa population», affirme-t-il. «Israël considère le système de santé comme un point d’ancrage pour les populations. Les hôpitaux leur donnent le sentiment qu’elles peuvent encore rester. Quand ils disparaissent, alors les habitants aussi.»

Selon lui, une véritable politique de la terre brûlée, transposée aux réalités urbaines d’aujourd’hui, est à l’œuvre. «Là où les guerres du siècle précédent détruisaient les campagnes, celles d’aujourd’hui s’attaquent aux infrastructures urbaines: l’eau, l’électricité, les réseaux d’assainissement. Au centre de cet édifice, les hôpitaux», insiste-t-il. Une répétition clinique, presque mécanique, de la violence qu’il observe depuis Beyrouth comme il l’a observée à Gaza.

Des civils piégés sur place

Dans le sud du Liban, cette mécanique de destruction s’applique désormais à une réalité nouvelle. Malgré l’exode massif provoqué par les frappes israéliennes, qui a forcé plus d’un million de personnes, soit près de 20% de la population libanaise, à fuir, une partie des habitants est restée sur place. «Lors de la dernière guerre, les gens pouvaient encore louer un appartement ou une chambre dans des endroits plus sûrs. Aujourd’hui, ils ont épuisé leurs réserves financières», explique le chirurgien.

Beaucoup de familles s’étaient déjà endettées pour fuir ou pour reconstruire leurs maisons détruites par l’armée israélienne. Désormais, l’argent manque. Les refuges aussi. Les frappes touchent alors davantage de civils, piégés sur place. Le nombre de blessés augmente, leur gravité également. Une conclusion partagée par plusieurs directeurs d’hôpitaux du sud du pays, dont le docteur Hassan Wazni, qui alertait dès la deuxième semaine de la nouvelle guerre sur le nombre croissant de patients civils pris en charge dans son établissement de Nabatieh.

Cette immobilité forcée accroît la pression sur des structures déjà fragiles. Les admissions en urgence explosent. Les patients atteints de maladies chroniques, nécessitant chimiothérapie ou dialyse, sont transférés vers le nord lorsque cela reste possible. Le système médical demeure centralisé autour de la capitale. Plus on s’en éloigne, plus il s’effondre. Par ailleurs, l’ensemble des ponts reliant le sud du pays au nord ont été détruits par Israël, isolant encore davantage les populations restées sur place.

Une trêve qui n’arrête pas la guerre

Cette pression s’inscrit dans un contexte d’accalmie trompeuse. Le cessez-le-feu de dix jours entre Israël et le Liban, entré en vigueur le 17 avril, puis prolongé de trois semaines, suspend à peine la violence. Lors de la première guerre entre le Hezbollah et Israël, la trêve avait été violée plus de 10.000 fois par l’armée israélienne, selon la Force intérimaire des Nations unies au Liban. Entre deux frappes, Ghassan Abu Sittah continuait alors d’opérer. Il explique avoir pris en charge près de 80 enfants blessés par des frappes israéliennes pendant ce même cessez-le-feu.

Aujourd’hui, une partie du sud du Liban est occupée. Selon le décompte de L’Orient-Le Jour, 47 des 62 villages inclus dans la «zone tampon» définie par Israël le 19 avril sont occupés par l’armée israélienne. Pour le chirurgien, la logique est sans appel. L’avancée des troupes israéliennes ne repose pas seulement sur la puissance de feu, mais sur une usure méthodique: faire partir, empêcher de revenir, préparer une invasion et une occupation durable.

Dans les hôpitaux, cette stratégie prend corps. À mesure que les structures saturent, que les soignants sont visés et que les équipements disparaissent, c’est l’ensemble du système qui vacille. Pour Ghassan Abu Sittah, ce qui se joue aujourd’hui au Liban s’inscrit dans la continuité de ce qu’il a observé à Gaza. «Il y a un schéma qui se répète entre le Liban et Gaza», affirme-t-il. D’après lui, les deux territoires sont pris au piège entre la mer, Israël d’un côté, et un régime hostile de l’autre. «C’est littéralement comme Gaza. Simplement à une plus grande échelle.»

Selon le chirurgien, le génocide mené dans l’enclave palestinienne a également contribué à normaliser un niveau de violence extraordinaire. «Ce qu’Israël a fait, c’est habituer le monde à une brutalité si élevée que tout ce qu’il fait au Liban paraîtra presque acceptable en comparaison avec Gaza», prévient-il.

 

 

 

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