Applications de rencontre en plein essor, cafés mixtes et Saint-Valentin assumée : l’Arabie saoudite connaît une mutation sociétale inédite. Sous l’impulsion de Mohammed Ben Salmane, la libéralisation des mœurs progresse, malgré un cadre légal toujours strict et répressif.
Le Moyen-Orient vu par la presse anglophone par Bruno Philip
Depuis sa nomination en 2017, le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane a instauré une libéralisation relative mais réelle des mœurs dans sa très rigoriste nation. Une évolution illustrée par la croissance impressionnante des recours aux applications de rencontre et d’une nouvelle permissivité en matière de relations entre hommes et femmes non mariés.
Le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane, dit « MBS », leader de facto de l’Arabie saoudite, a lancé son pays sur deux chemins parallèles, complémentaires et concomitants, depuis sa nomination en 2017 : d’un côté, il a significativement libéralisé les mœurs d’un pays ultraconservateur en bridant le pouvoir de la police religieuse ; de l’autre, il a pris la précaution d’éliminer toute concurrence politique, instaurant le règne sans partage d’un autocrate patenté qui s’est donné comme objectif la mise en œuvre d’un ambitieux programme de développement économique.
Si le système est devenu politiquement encore moins démocratique qu’il ne l’était déjà, les avancées sociétales ont contribué à un assouplissement des contraintes pesant sur la vie quotidienne des Saoudiens — et tout particulièrement des Saoudiennes et des relations qu’elles peuvent entretenir avec les hommes. Un changement majeur est ainsi en train de modifier les conditions des rencontres amoureuses, désormais plus libres, plus faciles. « Les changements sont si rapides que certains en ont peur », remarque ainsi une jeune femme de 23 ans, Tala Alarfaj, interviewée pour les besoins d’un article consacré aux évolutions sociales en Arabie saoudite récemment publié dans le « Wall Street Journal ». « Ma génération en Arabie saoudite a grandi isolée, dans des écoles non mixtes », ajoute-t-elle, reconnaissant qu’il va falloir encore du temps pour que « les gens s’habituent au [nouveau] concept de relations amoureuses ». Illustration la plus frappante de cette évolution : la croissance exponentielle des applications de rencontre comme « Tinder », très utilisée dans le monde entier.
Ce nouveau « concept » concerne la façon dont les jeunes Saoudiens peuvent se rencontrer et tomber amoureux sans que, comme le veut la tradition, tout se passe à l’intérieur des tribus et des clans, que les mariages soient arrangés par les familles, limitant les opportunités de trouver l’âme sœur. « Le nombre de téléchargements des applications de rencontre les plus populaires dans ce pays d’environ 35 millions d’habitants a augmenté chaque année pendant cinq ans, atteignant 3,5 millions en 2025 », écrit le « WSJ », précisant que « certains jeunes se dévoilent davantage sur leurs profils de rencontre, affichant leur visage et des informations personnelles telles que leurs noms, leurs centres d’intérêt et les universités qu’ils ont fréquentées ».
À l’échelle de l’Arabie saoudite, c’est une sorte de révolution qui se déroule alors que le royaume poursuit sa mue vers une modernisation globale. « Le vaste plan de développement socio-économique » prôné par MBS, rappelle le quotidien du monde des affaires new-yorkais, « a été baptisé Vision 2030 et vise à redorer l’image du pays à l’international, à attirer les touristes et les expatriés occidentaux hautement qualifiés et à réduire la dépendance du royaume aux pétrodollars ». Depuis sa nomination en 2017, l’Arabie saoudite a ainsi réduit le pouvoir de sa police religieuse, levé l’interdiction de conduire pour les femmes, autorisé la mixité dans les restaurants et les cafés et promu les événements cinématographiques et musicaux.
Saint-Valentin, Tinder…
Ces derniers mois, les restrictions sur l’alcool ont même été assouplies. Même la Saint-Valentin, cette fête des amoureux patronnée par un saint chrétien, n’est plus un tabou en ville : alors que la police religieuse réprimait autrefois toute vente d’articles en rapport avec cette fête, par exemple les roses, ces articles sont désormais achetés ouvertement tandis que les hôtels de luxe proposent des forfaits de dîner romantiques.
Le Wall Street Journal donne des exemples de profils « Tinder » : « En parcourant cette application en Arabie saoudite, on découvre le profil d’une femme d’une vingtaine d’années. Ses photos montrent ses mains manucurées tenant des fleurs, un matcha latte, des œuvres d’art. Mais aucune photo d’elle n’apparaît. “Je cherche un partenaire sportif”, indique sa bio. “Et si vous cherchez une relation sans lendemain, passez votre chemin.” Un autre profil, celui d’une jeune femme d’une vingtaine d’années, masque son visage avec des émojis ou son téléphone. Elle publie des photos prises d’elle en train de lire dans un café, au volant avec un chiot sur les genoux, ou en balade dans Istanbul. Un homme, quant à lui, partage des photos où son visage est visible : il porte un thobe [la longue djellaba saoudienne immaculée des hommes] et une coiffe, un faucon sur le bras, ainsi que des photos prises à la salle de sport et à la piscine. Un autre encore de ces profils est celui d’un homme dont l’emoji utilisé signifie qu’il cherche une aventure sans lendemain. »
Résultat de ces changements rapides et encore inimaginables il y a une dizaine d’années : il est de plus en plus fréquent de voir des hommes et des femmes socialiser et se courtiser dans des cafés branchés de villes plus libérales, comme Riyad ou Djeddah. Même si les lieux où se rencontrer restent limités et que les amoureux non mariés, passibles de sanctions légales dans un pays où les relations « illégitimes » restent punies par la loi, sont encore contraints de se voir dans des cafés discrets connus pour leur « permissivité » relative ; d’autres choisissent de se rencontrer dans des voitures à l’abri des vitres teintées des véhicules.
Il y a donc encore loin de la coupe aux lèvres : les juges peuvent toujours condamner les contrevenants aux bonnes mœurs à la flagellation, l’emprisonnement voire à la peine de mort, rappellent des organisations des droits de l’homme. Si le système s’est assoupli, les changements sociaux en cours dans cette Arabie saoudite modernisée se produisent dans « une zone grise », comme l’explique dans le quotidien new-yorkais Andrew Leber, professeur adjoint à l’université de Tulane et chercheur associé au programme Moyen-Orient de la Fondation Carnegie pour la paix internationale : « Ce qui est toléré dépasse largement ce que la loi permet », précise-t-il. Rien d’étonnant à ce que la libéralisation sociétale initiée par MBS suscite donc des réactions dans certains milieux conservateurs, notamment ceux de la classe cléricale, celle-ci craignant que le royaume ne devienne un nouveau Dubaï, où l’alcool coule à flots, où la prostitution est répandue et où les jeux d’argent pourraient bientôt être légalisés.
Quant à la jeunesse, elle a encore du mal à prendre ses repères, ainsi que le reconnaît encore Tala Alarfaj dans le même article : « Quand on vit isolé pendant trop longtemps, on ne connaît pas les étapes à suivre, on ne sait pas comment aborder correctement une personne du sexe opposé en matière de rencontres : nous commençons tout juste à comprendre. »

































