Mort ou vivant, le terroriste Abou Iyadh hante la transition tunisienne

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Chef d’Ansar al-Charia, la principale organisation terroriste tunisenne, Abou Iyadh a perturbé la transition démocratique par ses liens incestueux avec les islamistes d’Ennahdha

Ghannouchi-Abou-Iyadh-photo-Mag-14Est-il vivant ? Ou est-il mort ? Comme tout chef terroriste qui se respecte, les rumeurs les plus folles courent sur Seifallah ben Hassine, alias Abou Iyadh.  Dans la nuit du 13 au 14 juin 2015 à Benghazi en Libye, un bombardement ciblé américain tente d’assassiner Mokhtar Benmokhtar, la principale figure historique d’Al Qaida au Maghreb. Ce jour là en effet, une vaste réunion des chefs terroristes de la région avait lieu sous l’égide de Benmokhtar. Le chef des djihadistes tunisiens était présent. Au sein du ministère tunisien de l’Intérieur, certains pensent qu’Abou Iyadh a pu être une victime collatérale de cette frappe américaine. D’autres prétendent qu’il aurait rallié les principaux lieutenants de Benmokhtar, après la disparition de ce dernier. Une certitude, l’ombre d’Abou Iyad, mort ou vivant, plane sur la Tunisie.

Pour comprendre la transition tunisienne à l’œuvre depuis le départ de Ben Ali en 2011, il faut revenir sur le parcours d’Abou Iyadh, fondateur du mouvement salafiste « Ansar Charia », considéré par l’ONU comme une organisation terroriste. Ce personnage ondoyant et redoutablement manipulateur aura été au coeur des relations qui existent entre les frères musulmans d’Ennahdha et les salafistes d’Ansar Châria. Ces relations fluctuantes mais durables ont-elles le résultat d’un pur rapport de force politique ? Le leader islamiste tunisien, Rached Ghannouchi, qui a présenté les salafistes comme « des brebis égarées », étai-il sincère dans son désir de réintégrer ces enfants dénaturés au jeu démocratique ? Ou bien, les relations incestueuses entre ces deux forces politiques reposent-elles sur un projet de société qui reste commun aux uns et aux autres ? Le débat qui est loin d’être clos conditionne l’avenir de la transition tunisienne.

Naissance d’un Emir

Engagé très jeune au sein du Mouvement de la Tendance Islamique (MTI), ancêtre d’Ennahdha, Abou Iyadh, sous de multiples noms d’emprunt, fait partie durant les années Bourguiba la branche militaire du mouvement. Les durs du MTI commirent des attentats sanglants notamment durant l’été 1987, peu avant la prise de pouvoir par Ben Ali le 7 novembre. Sous la dictature qui suivit, Abou Ayadh se réfugie les premières années au Maroc, où il se marrie, puis il voyage beaucoup : Londres, Istambul, Bagdad et Kaboul où il aurait rallié Al-Qaida et combattu dans les rangs de Ben Laden en devenant le disicple d’un idéologue extrèmiste du nom d’Abou Katada.

Dès 2000, Abou Iyadh devient, depuis l’étranger, l’Emir du Groupe Combattant Tunisien qui participe à la logistique de l’assassinat, la veille du 11 septembre 2001, du Cheikh Massoud, figure de la résistance afghane contre les soviétiques. Le mouvement d’Ayadh recrute les auteurs de l’assassinat, la plupart tunisiens.

En 2003, Abou Iyadh est arrèté en Turquie, extradé en Tunisie,  puis condamné à quarante trois années de prison, où il sera, semble-t-il, à peu près bien traité. Ses adversaires le soupçonnent, sans preuves, d’avoir balancé des proches à la police de Ben Ali. D’autres évoquent sa capacité de manipulation des gardiens de prison.

Relations incestueuses

Libéré en février 2011 après la fuite de Ben Ali, Abou Iyadh utilise habilement ses contacts chez les frères ennemis d’Ennahdha. Habilement, ce militant djihadiste joue l’apaisement. Sur les réseaux sociaux, il ne cesse d’appeler au calme. Dans une note d’une dizaine de pages, quelques hauts gradés du ministère de l’Intérieur tunisiens d’inspiration bourguibistes, dont l’actuel ministre délégué à la sécurité, Rafiq Chelly, dénoncent « les relations incestueuses » entre le mouvement Ennahdha et le groupe salafiste djihadiste Ansar Châria » : « Plusieurs indices probants, écrivent ces spécialistes de l’anti terrorisme, attestent de la relation assidue entre ces deux factions et notamment entre les dirigeants du mouvement Ansar Chäria et ceux d’Ennahdha comme Habib Ellouze, Sadok Chourou et dans une moindre mesure Rached Ghannouchi et Noureddine Khadmi (ministre des Affaires Religieuses ».Lorsqu’a lieu, en mai 2011, le congrès fondateur du mouvement Ansar Chäria, le leader le plus salafiste d’Ennahdha, Sadok Chourou, y assiste.

L’attaque contre l’ambassade américaine, le 14 septembre 2012, à la suite de la sortie d’un film sur le Prophète,  montre les relations incestueuses qui existaient alors entre les dirigeants d’Ennahdha et Abou Ayad. Les premiers en effet font tout pour faciliter la manifestation anti américiane organisée par les salafistes. Ainsi lors d’une réunion préparatoire qui s’est tenue au ministère de l’Intérieur, dirigé à l’époque par Ali Larayeth, la hiérarchie intermédiaire qui est présente fait passer des consignes claires. Il faut laisser passer les manifestants, tous les manifestants, y compris les plus radicaux, qui se dirigent vers l’Ambassade. Ce qui fut fait, avec les débordements violents que l’on sait.

Ce vendredi là,  l’ambassadeur américain totalement dépassé et sans interlocuteur au ministère tunisien de l’Intérieur en ce jour de prière, est obligé de joindre Washington pour demander du secours. D’où le coup de fil d’Hillary Clinton, alors à la tète du département d’Etat, pour demander l’intervention de la garde présidentielle du Palais de Carthage.

Après l’attaque violente contre la représentation américiane menée par les hommes d’Abou Yadh, un mandat d’amener est délivré contre le chef d’Ansar Chäria. Et la police tunisienne cherche à le localiser en mettant sur écoute trois de ses contacts habituels au sein d’Ennahadha. Et bien, cette demande fut à l’époque refusée par le ministre de l’Intérieur. Il ne fallait à aucun prix qu’Abou Ayadh soit arrèté par les forces de l’ordre. Les Frères Musulmans protègeaient la « brebis égarée ».

Circulez, rien à voir

Et ce n’est pas tout. Trois jours après l’attaque, les services de renseignement apprennent que le chef d’Ansar Charia, sur de son impunité, participe à la prière du vendredi à la mosquée El-fath, à deux pas de l’entrée de la médina de Tunis, connue pour être l’antre des salafistes les plus violents. Là encore, ordre fut donné au colonel présent sur les lieux de battre en retraite sans interpeller Abou Ayadh. Peu après, le gradé qui aura eu l’audace de trainer des pieds avant de quitter les lieux sera muté dans une école de police.

Toujours présent dans la mosquée, Abou Ayadh, sait renvoyer l’ascenseur à ses amis nahdhaouis. Il termine son prèche, ce jour là, en dénonçant les explosions de violence et en appelant à « la prédication dans les régions déshéritées ». Les thèmes d’Ansar Charia sont connus: l’Etat ne fonctionne plus, seule l’application stricte de la loi islamique peut constituer une solution pour la Tunisie. Cet effort d’enracinement porrte ses fruits. Le mouvement salafiste crée des petits groupes dans les quartiers populaires, animés par des pseudo émirs qui sont autant de caïds locaux. Les relais sont efficaces, les salafistes étendent leur influence. Et les gouvernement Nahdaoui laisse faire, dans l’espoir qu’un jour, les salafistes s’institutionnalisant  se présentent aux élections.

Coup de sang

Du coup,fort de ses succès,  Abou Ayadh n’hésite pas, en mai 2013, à appeler au deuxième congrès du mouvement à Kairouan. Le gouvernement de la troika, dirigé par Ennahadha, qui doit gérer une situation tendue dans le pays, refuse d’autoriser le rassemblement d’un mouvement qui n’a toujours pas reçu d’agrément. « Nous n’avons pas besoin d’autorisation », proclame le porte parole d’Ansar Charia, Sami essid

Le ton monte. « Les autorités doivent appliquer la loi », répnd Ghannouchi. Et le chef du gouvernement, islamqiste lui aussi, Ali Larayedh, accuse Ansar Charia d’être impliqué, depuis l’affaire de l’ambassade, dans les trafics d’armes et les violences ». Ce à quoi les salafistes répondent sur leur site: « Aux sages d’Ennahdha, s’il en reste, retenez votre malade. Sinon il sera la cible d’une guerre qui le fera tomber ».

C’est net, les « brebis égarées » salafistes ne veulent pas renter au bercail Abou Ayadh se réfugie alors en Libye où il retouve ses amours de junesse, le djihad façon Al-Qaida. Protégé par les islamistes libyens de Tripoli, le chef terroriste organise, depuis sa base arrière, des attentats violents en Tunise, possible héritier du « grand » Mokhtar Belmokhtar.

Du moins si les drones américains n’avaient pas mis fin à ce beau rève.

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