MBS et MBZ: chacun pour soi !

Le « jeune » Mohammed Bin Salman, alias « MBS » (36 ans), prince héritier et homme fort d’Arabie Saoudite, n’a plus besoin de son mentor, le « vieux » prince héritier des Emirats Arabes Unis, Mohammed Bin Zayed,  dit « MBZ » ( 60 ans).

Les deux princes avaient encore récemment entretenu une relation des plus proches, l’aîné conseillant celui qui est devenu le de facto dirigeant saoudien depuis que son père le roi Salman l’a nommé prince héritier, en 2017. 

Entre autres dossiers  sur lesquels les deux « cheikh » parlaient d’une seule voix : l’invasion saoudienne au Yémen ( commencée en 2015) et le blocus imposé à leur rival commun d’alors, l’Emirat du Qatar (2017) . Sans parler des conseils prodigués par l’Emirati au Saoudien dans la perspective de son essai – réussi- pour faire évoluer la rigidité des codes religieux imposés de longue date par les juristes conservateurs au royaume des Saoud.

Des amis devenus rivaux

Ce temps paraît désormais lointain alors que MBS et MBZ sont devenus rivaux : l’Emirati ne veut plus jouer son rôle de « grand frère » au vu de l’émergence politique de son désormais concurrent au statut de « roi du Golfe », comme ironisait récemment dans l’Orient-Le-Jour le rédacteur en chef adjoint Anthony Samrani : « MBZ veut jouer sa partition, indépendamment des plans saoudiens : retrait partiel du Yemen, intervention en Lybie, soutien à Bachar El-Assad et surtout accord de normalisation avec Israël ».

Il faut dire que MBS traîne encore le boulet de l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi assassiné dans le consulat saoudien d’Istamboul en 2018 – sans doute sur ordre du Prince héritier… Et s’il avait les faveurs de Donald Trump, ses relations avec Joe Biden restent fraîche et, en dépit de sa volonté de se rapprocher d’Israël, il ne peut encore prétendre, comme son « frère-rival » émirati, à forger avec l’Etat hébreu une semblable relation de nouvelle proximité politique forgée par une commune détestation de l’Iran.

Tout cela n’a cependant pas empêché le prince héritier saoudien d’avoir réussi à s’imposer dans son royaume et, plus largement, dans l’espace moyen oriental. Encore récemment, le « jeune » n’aurait peut-être pas osé « snobber » ainsi le « vieux », tant sa position avait été fragilisé par l’assassinat de Khashoggi. Désormais, les cartes ont été rebattues et certains analystes pensent que l’accumulation de pouvoir dont jouit MBS  explique sa décision de jouer enfin cavalier seul.  (Même s’il n’a pas que des alliés dans un royaume dont il a bousculé les codes et fait évoluer la société sur un mode plus libéral tout en renforçant son pouvoir sur une ligne dure, autoritaire)

« C’est un ‘one man show’ qui se joue à Riyadh”, pense ainsi Andreas Krieg, professeur au King s college de Londres, spécialiste de géopolitique, à propos de la puissance de Mohammed Bin Salman.  « Cela permet à MBS de prendre plus de risques, y compris celui de se permettre de montrer qu’il n’est plus l’affidé du maître d’Abou Dhabi », détaille l’expert, cité par le site Asia Times.  

Comment expliquer la transformation d’une amitié respectueuse en l’amère concurrence d’aujourd’hui ? « Des positions idéologiques antagonistes et des ambitions de grandeur concurrentes ont creusé un fossé entre les deux proches voisins depuis bien plus longtemps qu’il n’y paraît », rappelait en octobre dans « Jeune Afrique » Sébastien Boussois, chercheur et auteur du livre « Emirats arabes unis à la conquête du monde » ( Max Milo, juillet 2021)

« Peut-il y a avoir deux têtes dans le Golfe ? », s’interroge encore de son côté  Anthony Samrani dans L’orient-Le-Jour, alors que, selon lui, « la dynamique concurrentielle risque probablement de s’intensifier d’autant plus que MBS a clairement pour projet de moderniser son royaume et d’en faire un nouveau Dubaï ». Une perspective dans laquelle le Prince des Emirats risque fort d’interpréter comme le symbole de l’essor d’un homme qui a échappé à son influence.

 

 

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)