Mauritanie, le lourd bilan du président Aziz

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 L’avènement au pouvoir du président Ould Aziz depuis 2009 s’inscrit dans une histoire agitée par des coups d’Etat militaire, alors que de sélections présidentielles devraient avoir lieu en 2019.  Une chronique de Cherif Kane

Ce lourd héritage légué aux différents autocrates qui se sont succédés au palais de Nouakchott n’a pas permis de faire avancer le processus démocratique encore moins la réconciliation nationale. Impasse économique sur fond d’un pays dont la dette publique avoisine 100 pour cent du PIB et impasse politique avec une difficulté d’instaurer un Etat de droit fondé sur le respect de la citoyenneté et des libertés.

Dans un pays où les autocrates ont gagné du terrain historiquement depuis le premier coup d’Etat militaire de 78, Ould Aziz peut revendiquer légitimement être l’héritier de plus d’un demi-siècle de dictature militaire. 

Arrivé au pouvoir en 2009 il s’était autoproclamé « président des pauvres » et à mi-mandat il a fait un virage à 360 degrés pour devenir riche et « président des riches » grâce à un système de clientélisme politique derrière lequel se cache une oligarchie militaire pour s’accaparer des richesses nationales.

A commencer par la SNIM, la vache à lait du régime qui va permettre au gouvernement de puiser largement les bénéfices de ce fleuron de l’industrie mauritanienne pour boucler les budgets annuels durant le premier mandat. La lutte contre gabegie et la corruption les deux chevaux de bataille de Ould Aziz sont abandonnés en cours de route. Et ce sont les sociétés nationales qui prennent un grand coup sur fond de faillite. Ces mauvais résultats ne seront pas corrigés durant la seconde législature qui s’est heurtée en plein fouet à une réforme monétaire obligatoire sous la pression des gendarmes financiers mondiaux le FMI et la Banque mondiale.

Cette nouvelle monnaie a ralenti le pouvoir d’achat et l’économie du pays avec les exportations du minerai de fer en chute libre, le pétrole au bas niveau, le poisson qui se vend mal, l’or et le cuivre ne profitant qu’aux investisseurs étrangers. Avec une gouvernance qui tourne le dos aux agriculteurs et aux éleveurs les mauritaniens sont au bord de la famine. Une éducation nationale à plusieurs vitesses avec un enseignement public en décadence et un enseignement supérieur en quête d’excellence.

Ajouter à cela un secteur préférentiel de santé au profit des médecins étrangers. Ce tableau sombre fait de la Mauritanie un des pays les plus corrompus du continent, le plus pauvre du Maghreb et le moins nanti en infrastructures routières et l’avant dernier de la classe en matière de compétences économiques et d’accès aux biens et services.

L’espoir en fin de mandat c’est l’exploitation des nouvelles ressources de gaz que la Mauritanie partage à part égale avec le Sénégal ( 10 pour cent et le reste aux investisseurs américains et britanniques). C’est surtout l’Etat de droit qui a été bafoué pendant ses deux mandats avec en toile de fond le non-respect de la constitution pour contourner le véto du Sénat en imposant finalement aux mauritaniens un référendum qui a conduit à ses réformes constitutionnelles, un nouveau drapeau et un nouvel hymne et la suppression du Sénat.

Le non-respect de la citoyenneté et des libertés avec la chasse aux militants anti-esclavagistes de l’IRA et en première ligne son président plusieurs fois arrêtés et emprisonnés avant d’être libéré sous la pression de la communauté internationale et nationale. L’instrumentalisation de la justice pour arrêter les patrons de la presse indépendante et des syndicats libres à des fins de règlement de compte avec l’opposition sous couvert de l’Affaire du milliardaire mauritanien Bouamatou exilé en France.

Et enfin sa grande satisfaction c’est d’avoir organisé les élections législatives municipales et régionales de septembre dernier sur fond d’irrégularités et de fraudes et qui ont permis de gagner son pari c’est à dire la reconduction du régime avec une majorité absolue au parlement et le monopole de toutes les régions et la quasi-totalité des mairies. Une suprématie non négligeable sur la scène nationale qui pourrait bien compter pour les présidentielles d’avril prochain.

Mais le successeur aura bien du mal à porter ce lourd bilan de fracture sociale qu’elle que soit sa couleur politique. Et un fardeau qui porte le nom de réconciliation nationale. 10 ans au cours desquels Ould Aziz a tourné le dos pour fermer les yeux sur la loi d’amnistie de 93 qui protège les crimes perpétrés contre les civils et soldats noirs sous le régime de Ould Taya de 86 à 91. Cette question nationale occultée depuis l’indépendance a enfanté aujourd’hui des communautés nationales méprisées par les pouvoirs politiques. Sentiment exacerbé par cette attente très forte des différents locataires du palais de Nouakchott qui tarde toujours à venir pour réconcilier tous les mauritaniens.

Cherif Kane

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)