Mauritanie, le deal entre Macron et Aziz

Partages

Le message subliminal des Français aux Mauritaniens est le suivant: nous pouvons fermer les yeux sur un troisième mandat du Président Aziz. A condition que vous vous engagiez vraiment dans le processus dit du G5 Sahel.

En visite en Mauritanie les 2 et 3 juillet, où se tient le sommet de l’Union Africaine (UA), le président Emmanuel Macron n’a qu’une idée fixe qui lui tient lieu de boussole. Que l’armée française, engagée par son prédécesseur, François Hollande, sorte vite du guêpier du Sahel. Et que les pays concernés par le terrorisme dans la sous région – à savoir le Mali, le Niger, le Burkina, la Mauritanie, le Tchad- prennent le relais de la France.

Au pouvoir depuis neuf ans, le président Mohamed Ould Abdel Aziz, lui, n’a qu’un but en tète, se représenter en janvier 2019, même s’il affirme régulièrement le contraire. Ne serait ce que pour échapper aux poursuites judiciaires que lui vaudraient ses innombrables frasques financières. Or un troisième mandat serait contraire à la constitution mauritanienne que le chef de l’Etat a juré de respecter en prêtant serment sur le coran.

Pragmatisme toute !

D’où le marchandage discrètement proposer par le Français au Mauritanien. La France pourrait fermer les yeux sur un troisième mandat  de Mohamed Ould Abdel Aziz en 2019. Après tout, la diplomatie française a montré, ces derniers mois, une grande indulgence pour les Kagamé, Sassou et autre Biya reconduits dans leurs fonctions ou prêts à l’être en piétinant les règles qu’ils s’étaient eux mêmes fixées. Accessoirement, la France est prête à ignorer, comme elle l’aa fait pour le Niger récemment, les dénonciations innombrables du régime sur le terrain des droits humains, de la corruption et de la persistance de l’esclavage. La Françafrique, version Macron, est réaliste, ou encore comme le souligne le président Aziz, « pragmatique ».

Le fait pour le président français de dormir une nuit en Mauritanie -ce que n’a fait aucun de ses prédécesseurs- et d’effectuer une tournée à l’intérieur du pays, où des manifestants bien encadrés réclameront un nouveau mandat pour le « Raïs », sont autant de gages de bonne volonté de la France. Au risque d’être instrumentalisé.

Le poids de l’Algérie

En échange de ces gestes, Paris souhaiterait que Nouakchott s’engage vraiment dans le processus du G5 Sahel, cette force d’interposition des cinq pays les plus concernés. Ce que la Mauritanie est loin, tout comme le Tchad, d’avoir fait. Et cela pour deux raisons; la première, ce sont les liens traditionnels très forts qui existent entre Alger et Nouakchott. Or l’Algérie qui avant la chute de Kadhafi, veillait, à sa façon, sur la sécurité de la région, voit d’un très mauvais oeil la création du G5 Sahel dont elle s’est tenue à l’écart.

D’autre part, la Mauritanie craint que les efforts de cette nouvelle force d’interposition ne soient concentrés sur le Niger, le Mali et le Burkina, les pays les plus vulnérables.

Ces trois pays justement se sont montrés dociles, ces derniers mois,  pour exécuter les oukases des Français. Avec le peu de succès que l’on sait: les financements ont tardé, la logistique fait toujours gravement défaut et les armées malienne, nigérienne et burkinabé, mal armées et mal entrainées, essuient de nombreux échecs dans le conflit atypique que constitue la lutte anti terroriste. Nouvelle illustration de cette impuissance, le samedi 30 juin, le quartier général des forces conjointes du G5 Sahel de Sévaré (Mali) a été attaqué par un commando terroriste causant de nombreux morts et blessés.

Le président Macron, cet homme pressé, parviendra-t-il dans ce voyage de «  »la dernière chance », pour reprendre les termes de nos confrères de « la Lettre du Continent », à promouvoir la fameuse force G5? Rien n’est moins sûr. C’est là pourtant le seul levier  qui lui permettrait de sortir honorablement l’armée française notamment au Mali. D’où son obstination qui confine à l’entêtement.

Le leurre de l’unité

Autre mirage dans le désert mauritanien, on insiste beaucoup dans l’entourage de Jean Yves Le Drian, l’actuel ministre français des Affaires Etrangères et un soutien constant du régime de Nouakchott, sur la nécessité de conforter l’unité nationale mauritanienne. Les élections législatives qui auront lieu en septembre prochain pourraient être l’occasion, fait-on valoir à Paris, d’ouvrir le gouvernement d’Aziz à de nouveaux partis et d’élargir ainsi la base populaire du régime avant des Présidentielles …. jouées d’avance.

Le président Aziz fait mine aujourd’hui de coller à ce scénario pourtant improbable. La colère populaire et le ressentiment des élites face à un régime d’accaparement des richesses nationales sont palpables. Les atteintes aux droits humains dénoncées par d’innombrables ONG ainsi que par des sénateurs américains proches de Trump témoignent du logiciel ultra autoritaire du chef de l’Etat. On ne se refait pas et toute réconciliation en Mauritanie autour d’Aziz semble bien illusoire.

Emmanuel Macron devrait se souvenir de Charles Pasqua, notre regretté ministre français de l’Intérieur. Les promesses n’engagent, proclamait-il, que ceux qui y croient. Surtout quand elle proviennent d’un Président mauritanien sans colonne vertébrale.

Mauritanie, le mécène et bâtisseur Mohamed Bouamatou persécuté

 

 

 

Partages
Article précédentAlgérie, la banalisation du racisme anti-migrants
Article suivantOn torture dans les prisons secrètes mauritaniennes
Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)