Mauritanie, Ahmedou Ould Abdallah s’oppose à un 3eme mandat présidentiel

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Dans un entretien avec le journal « Le Calame », l’ancien ministre des Affaires Etrangères et ancien secrétaire général adjoint de l’ONU, Ahmedou Ould Abdallab, conteste la possibilité pour le président Aziz d’effectuer un troisième mandat

Le Calame : La scène politique mauritanienne a été marquée la semaine dernière par un véritable remue-ménage. Des députés de l’UPR ont commencé à récolter les signatures de leurs collègues pour des amendements constitutionnels qui feront sauter la limitation des mandats du président, malgré les déclarations plusieurs fois répétées d’Aziz qu’il ne se présentera pas à un troisième mandat. L’initiative fut stoppée net par un communiqué de la présidence réitérant la volonté du président de respecter la constitution. Pensez-vous qu’Ould Abdel Aziz est cette fois-ci sincère ?

Ahmedou Ould Abdallah : Je pense qu’un responsable national est toujours sincère et ceci est encore plus vrai s’agissant du premier d’entre eux, le chef de l’Etat. Il se doit d’être un exemple d’intégrité pour ses ministres, hauts fonctionnaires et simples citoyens. L’image du pays, et celle-ci compte dans le monde, en dépend largement. Dès 2016, le Président avait formellement annoncé et répété à plusieurs reprises, qu’il ne chercherait pas un troisième mandat. Il convient naturellement de le croire. Certes, des individus lui chuchotent à l’oreille que « les promesses n’engagent que ceux qui y croient ». Ces conseillers du soir ont tort. Un engagement lie, d’autant plus qu’il est fondé sur une base constitutionnelle. Un revirement constituerait un discrédit pour le Président et pour nous mauritaniens, alors perçus comme non fiables. Il deviendrait aussi un risque pour l’intéressé lui-même. Je pense que le Président n’aura pas de troisième mandat. Cependant, cette hypothèse ne devrait pas empêcher les mauritaniens, et les amis de notre pays, de se rappeler que « c’est  fini seulement lorsque c’est fini ». En d’autres termes, c’est uniquement à l’avènement d’un successeur que la limite constitutionnelle des deux quinquennats aura été respectée.

Comment expliquer ce revirement brusque ? Qu’est-ce qui a pressé Ould Abdel Aziz pour se démarquer des députés par un communiqué de la Présidence alors qu’il est à l’étranger ? L’occident qui refuse ouvertement le troisième mandat, dont certaines sociétés ont investi beaucoup d’argent dans la recherche pétrolière et qui veut un pays stable ? Ou l’Armée qui détient toujours l’essentiel du pouvoir ?

 Un revirement brusque dites-vous ? D’abord, comme l’on dit, « il n’est jamais tard pour bien faire ». Un président peut penser ce qu’il veut de ces compatriotes, y compris les mépriser, mais quand existe un fort sentiment d’insatisfaction, diffus à travers les populations et les régions d’un pays, la légalité à elle seule ne suffit plus pour gouverner pacifiquement. La légitimité aussi est indispensable surtout dans un petit pays où tout le monde se connait peu ou prou. Si un président n’est pas prêt pour un troisième mandat, il faut que chacun, à son niveau, puisse l’aider dans l’entreprise délicate de sa sortie. En 2006, travaillant alors aux Nations Unies, j’avais écrit et fait publier en Français et en Anglais une brochure intitulée : ‘’ La Vie après les Palais présidentiels’’ et ‘’ There is Life after State House’’. J’avais noté qu’en fin de mandat, certains Chefs d’Etat, comme beaucoup d’êtres humains dans des circonstances similaires, commençaient à avoir des regrets et doutes sur leur avenir. Du genre, « j’aurais pu faire mieux ou plus avec telle ou telle personne, famille, région, activité politique ou pays ami ou voisin », etc. Donc des doutes permanents. Certains présidents deviennent nerveux, ne dorment plus et travaillent très peu. Ils peuvent alors constituer un danger pour tous, y compris pour eux-mêmes. J’ai proposé, comme mesures d’accompagnement d’un départ volontaire et pacifique, une série de privilèges, tels une pension généreuse, un rôle du genre Sénateur à vie, une amnistie mais seulement à l’intérieur des frontières nationales, etc. Un engagement d’ordre interne ne constitue pas une obligation légale pour les autres Etats. Vous avez également raison de noter que les grandes multinationales – qui ne sont plus celles d’avant 1990 – s’avèrent désormais plus proches des sentiments des consommateurs et autres actionnaires et donc plus respectueuses des populations concernées et des considérations environnementales et politiques des pays où elles opèrent. Tout cela les amène à se méfier de situations qui peuvent les pénaliser, même à terme lointain. Par ailleurs, les nations démocratiques, souvent critiquées dans certains salons, restent indispensables à la garantie d’un minimum de stabilité dans l’ordre mondial. Dans le cas de notre pays un serment est certes à connotation religieuse mais il relève aussi d’un contrat éthique et donc d’une question de confiance ici-bas, sur terre. De fait, comment croire en une personnalité qui s’engage publiquement pour une chose et y renonce par la suite. Avant la sanction de l’au-delà, la crédibilité ne devrait pas être perdue ici-bas. Si les visiteurs du soir aiment toujours prendre un président en otages de leurs ambitions et projets personnels, il n’est pas exclu que les vrais amis de celui-ci, au nom d’un plus large éventail de la  population, donnent un avis plus réaliste et conforme à l’intérêt général.

Le communiqué de la Présidence ouvre-t-il la perspective d’une décrispation, à l’endroit des opposants en exil? Ont-ils leur place dans le processus de l’alternance à venir ?

 Justement, de par le monde, la décrispation est toujours la bienvenue. Il s’agit d’un acte de courage de celui qui détient le pouvoir et non d’une faiblesse comme aiment à le répéter les visiteurs de certains palais présidentiels africains et arabes. Tout le monde : le pays, ses institutions, son économie et la qualité du travail des dirigeants bénéficient ainsi d’une détente véritable, par ailleurs propice à l’investissement. La rancune est mauvaise conseillère et un président, précisément parce qu’il est le président, doit être celui qui, le premier, tend la main. De fait, par la compétence et la sagesse, de nombreux problèmes, qui apparaissent insolubles, peuvent être réglés en douceur. Naturellement, la décrispation dont je parle ne peut être sélective. Elle doit concerner tout le monde et plus particulièrement les personnalités contraintes à l’exil. C’est par exemple le cas de Moustapha Ould Chafi et de l’homme d’affaires Mohamed Ould Bouamatou. L’abonnement aux prisons sans jugement de Birame Ould Abeid, aujourd’hui député, ne peut encourager ces hommes et d’autres à revenir dans leur pays. A cet égard, le cas de l’homme d’affaires Ould Bouamatou est assez insolite dans la mesure où, pour se défendre, il est, me semble-t-il, obligé malgré lui, de devenir un homme politique. Sa persécution apparait aux yeux de bon nombre d’observateurs comme une vendetta personnelle. A ce niveau, il serait intéressant de savoir qui  prend en charge le financement des filatures, poursuites et autres procès menés contre lui : le budget de l’Etat ou le Président Ould Abdel Aziz lui-même ? Sur ce point, voici la conclusion : un président, qui réellement pense se retirer à la fin de son dernier mandat, devrait entreprendre tous les efforts pour laisser, en héritage, une bonne image, une atmosphère nationale sereine et un pays réconcilié avec lui-même. Le Président Ould Abdel Aziz devrait pouvoir déclarer une amnistie dont bénéficieraient en particulier le député Birame Ould Abeid, Moustapha Ould Chafi, Mohamed Ould Bouamatou et bien d’autres citoyens qui sont des adversaires mais pas des ennemis. Cette mesure de gouvernance prévoyante pratique fréquente dans certains grands pays – le grandirait et aiderait son successeur à trouver un environnement sain.

 De quel genre de rupture la Mauritanie a-t-elle le plus besoin, après des années de discorde socio-ethnique?

 Question essentielle. Sans entrer dans une révolution – cela ne fait pas sérieux – la Mauritanie devrait rompre, en urgence et de manière déterminée, d’avec l’entrisme c’est-à-dire l’accès au pouvoir, ou à sa proximité, par des méthodes perverses, érigées en usage. Cesser de récompenser politiquement, et donc financièrement, les laudateurs du weekend constituerait une mesure de salut public. Il convient de revenir aux critères rationnels de mérite, d’intégrité et de compétence, lors du recrutement et de la promotion des serviteurs de l’Etat. Un récent exemple de ces méthodes malsaines est donné par ceux qui, récemment, ont demandé au Président de briguer un troisième mandat. Sans les poursuivre en justice au grief de « tentative de violation de l’ordre constitutionnel », le futur président pourrait les indexer en ne leur accordant aucune promotion politique, protocolaire ou économique. Le but recherché est pédagogique. Un tel geste revêtirait un signal fort de rupture d’avec ce business d’entrisme, souvent clanique et tribal. Certes, il ne mettra pas fin à l’opportunisme mais entamerait l’effacement d’une période des pratiques laxistes. Une autre réforme à oser en urgence concerne le faux enseignement et les faux diplômes qui entachent notre système éducatif. Au cours de son discours de clôture à la marche du 9 janvier 2018, le Président en a parlé dans le bon sens. Le pays ne peut continuer à prodiguer un enseignement évoluant en marge de la modernité, avec des cycles de formation sans rapport avec les besoins du développement. Ces deux ruptures, faciles à mettre en pratique, aideront à mieux comprendre et traiter les questions nationales. A mes yeux, l’exacerbation de celles-ci reste tributaire des deux points ci-dessus cités. Entrisme, faible niveau d’instruction et culture du laxisme ambiant ont exacerbé, jusqu’à les rendre structurels, les défis de la Vallée et de l’esclavage. Les tentatives maladroites de règlement ont été des échecs. A cause du déni et du défaut de suivi rigoureux, la situation gagnait en complexité. Les somaliens, presque tous musulmans et parlant la même langue sont victimes d’une mauvaise gouvernance qui a mené le pays a la déliquescence. Quand les citoyens pensent en termes de communautés, non de citoyenneté, avoir raison ne suffit pas pour les diriger. Le futur gouvernement devrait trouver la manière d’abroger, et au plus tôt, la généralisation de pratiques qui, depuis quelques décennies, ont discrédité les autorités publiques, généralisé la corruption et transformé notre pays en une vaste zone d’activités informelles.

 La Mauritanie a fait du 9 janvier la journée contre la haine, après une marche dirigée par le président de la République qui a vilipendé les extrémistes et racistes qui cherchent à semer la division. Si vous étiez en Mauritanie, alliez-vous assister à cette marche ? Ne pensez-vous pas que les maux ainsi désignés résultent plutôt de l’impunité, de la frustration et du défaut de confiance, chez beaucoup de mauritaniens, en la neutralité de l’Etat et de la justice?

Je me trouvais à l’extérieur durant cette période mais le suivi de l’actualité dans le monde n’est plus un problème. La précipitation avec laquelle l’évènement a été organisé – sur le plan sécuritaire elle a failli emporter des vies humaines – laisse penser que son objectif n’est pas uniquement celui proclamé. Par ailleurs, comment dénoncer ce que nous-mêmes avons, volontairement ou par commodité, nourri et encouragé depuis des années, à savoir l’exclusion, les divisions des citoyens en ethnies, castes, tribus, etc.? L’actuel Président n’est certainement pas à l’origine des relations exécrables qui prévalent entre nos différents groupes ethniques, sociaux et régionaux mais il a eu tendance à les exacerber et envenimer, en apparence, gratuitement. Il a ainsi désacralisé bien des choses que tout citoyen ordinaire – pas que lui – considérait acquises. Tout ce qui peut rassembler et alimenter une mémoire collective est détruit ou en voie de l’être : révision de l’histoire de la résistance, drapeau national, hymne national, bâtiments anciens tel le Sénat, construit avec la pierre d’Atar et pas de Paris (on aurait pu au moins en laisser un bout), la première résidence du premier chef de l’Etat, les noms de famille comme Ould si caractéristiques de l’espace hassanophone…. Pour de nombreux mauritaniens, originaires du Sud ou issus en particulier des anciennes castes, la vie est souvent un exercice de survie dans l’adversité sociale. Que faire ? Il faut agir avec courage et donner une suite définitive à l’attente de réparation, après les douloureux évènements de 1988 à 1991, y compris ceux d’Inal. Depuis plusieurs décennies des efforts sans doute sincères n’ont pas abouti à résoudre les conséquences de cette tragédie, sans précédent dans notre récit national. L’expérience recommande un règlement résolu, afin de libérer les futurs gouvernements des conséquences de crises dont ils ne sont pas directement responsables. La volonté de solution, même sincère, a toujours été mal engagée, présentée et défendue sur une base idéologique qui en éloigne l’aboutissement. Dans ce contexte, je n’aurais sans doute pas été présent à cette manifestation, point parce que je suis contre l’objectif déclaré. Nullement. Ce genre d’évènements, souvent commandé sur une simple humeur ou au terme d’une discussion sommaire, ne saurait entrainer d’effets durables. Ce sont là des réflexes de partis uniques du XXème siècle. Enfin, le choix de la date, de l’heure d’une manifestation et des thèmes ne peuvent être laissés à l’improvisation. La gouvernance vertueuse requiert la planification, c’est-à-dire la mise en perspective datée et calculée d’une vision, avec le sens du gain et de la perte. Conduire un pays dans le temps agité où notre monde se débat désormais, appelle un équilibre constant de prudence et de lucidité. L’on ne dirige plus par son seul vouloir, sans le secours de l’équité.

Propos recueillis par Ahmed Ould Cheikh

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