Matoub Lounes, la fin tragique d’un poète

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Dans un entretien accordé à Farid Benmokhtar, Youcef Zirem, auteur de « Matoub Lounes, la fin tragique d’un poète », explique qu’ “il ne faut pas se faire d’illusion sur la possibilité d’un quelconque procès des vrais assassins par le régime en place !“

Youcef Zirem, ingénieur de formation, journaliste et écrivain de langue française. Il est l’auteur de plus de dix ouvrages dont La Guerre des ombresLa Vie est un grand mensongeLe Chemin de l’éternitéHistoire de la KabylieL’Homme qui n’avait rien comprisLa Porte de la mer.

Fin juin 2018, Youcef Zirem revient avec un nouvel essai sur le grand artiste Matoub Lounes, assassiné en Kabylie le 25 juin 1998. Le livre est sorti chez les Editions Fauves, à Paris, sous le titre : Matoub Lounes, la fin tragique d’un poète.

Voici l’entretien qu’il a accordé à Farid Benmokhtar

  • Que représente pour vous Matoub Lounès?

Matoub Lounès est un poète-chanteur visionnaire: il avait un talent extraordinaire, il avait compris les dangers de l’islamisme bien avant tout le monde, il s’était également opposé aux exactions des militaires…En 20 ans de carrière, il avait atteint une belle maturité artistique tout en restant vrai, sincère, engagé pour les causes justes à travers le monde…Matoub Lounès est un homme qui restera dans la mémoire des peuples berbères parce qu’il n’a jamais triché, parce qu’il s’est sacrifié pour sa culture, pour sa langue, pour la justice, pour les défense des plus pauvres…Matoub Lounès n’a jamais été corrompu…

  • Vingt ans après sa mort, que symbolise Lounès Matoub pour son peuple?

Pour le peuple kabyle dont il est issu, Matoub Lounès est aujourd’hui plus qu’un prophète, il est désormais l’incarnation de toutes les belles valeurs kabyles…Je parle de prophète au sens de guide, pas au sens religieux…Matoub Lounès a donné sa vie pour son peuple et cela personne ne pourra l’oublier…Matoub Lounès est désormais pour tous les peuples amazighes la plus grande des références : des îles Canaries jusqu’à l’oasis de Siwa en Egypte, il est souvent évoqué, célébré et adulé…

  • La carrière musicale de Lounès Matoub s’étalait sur une vingtaine d’années, sur le plan artistique, pourriez-vous nous dire son apport à la musique kabyle?

Le génie de Matoub Lounès c’est qu’il s’est toujours amélioré musicalement, poétiquement, humainement…Après avoir subi l’influence des plus grands chanteurs du châabi, Matoub Lounès a imposé son style, fait de trouvailles magiques, de rythmes originaux, d’inoubliables mélodies…Les artistes qui ont connu Matoub Lounès parlent tous de son désir de perfection, dans tous les domaines…Les musiques de Matoub Lounès sont accompagnées par une poésie forte, politisée, sans aucun tabou…Quand Matoub Lounès chante la femme libre, il brise tout le conservatisme qui encercle les sociétés d’Afrique du Nord…C’est en fait, une grande révolution…Quand Matoub Lounès ose chanter la fameuse Sécurité militaire, il prend tout de suite un chemin que peu de gens osent prendre, le chemin éternel des rebelles…Incontestablement, Matoub Lounès a apporté un souffle de renouveau à la musique kabyle, à la poésie kabyle…Aujourd’hui, il est musicalement un artiste incontournable…

  • Vous avez fait le choix d’écrire ce livre avec un style qui est accessible à tous, pourquoi ce choix?

Oui, c’est un choix que je renouvelle ici ; j’ai déjà utilisé ce style dans mon Histoire de la Kabylie dont la troisième édition est sortie en 2016 aux éditions Yoran Embanner. C’est un style qui, je crois, atteint plus le cœur des gens. J’écris pour communiquer des idées, des pensées, à tous les lecteurs ; je ne voudrais pas m’adresser uniquement à une frange de la population…Dans la mesure du possible, j’ai également tenté cela dans mes romans, La Porte de la mer (éditons Intervalles, 2016) et L’Homme qui n’avait rien compris (éditions Michalon, 2013)…

  • Dans votre livre, vous dites qu’il n’y a pas eu d’enquête sérieuse menée par les autorités algériennes pour élucider cet acte ignoble, d’après vous pourquoi ?

C’est simple : le régime algérien est toujours un régime autoritaire qui s’apprête à donner un cinquième mandat à un chef de l’état qui ne parle pas depuis 5 ans…C’est un régime autoritaire qui a usurpé le pouvoir au mois d’août 1962 après une guerre fratricide qui a fait plus de 1000 morts…Depuis le mois d’août 1962, il n’y a eu aucune alternance au pouvoir en Algérie où toutes les élections ne sont que des mascarades électorales…La justice n’est pas indépendante en Algérie : pour une interview sur internet, le jeune blogueur Merzouk Touati a écopé de 7 ans de prison ! Le militant Salim Yezza, vivant et travaillant à Paris, vient d’être injustement arrêté à Biskra après avoir assisté aux obsèques de son père, paix à son âme, à Tkout, dans les Aurès…La justice algérienne est incapable de faire la lumière sur l’assassinat de Matoub Lounès du moment que son indépendance n’est pas acquise…

 

  • Il y a des partis politiques et quelques personnalités accusent directement le Groupe Islamique Armé (le GIA) d’avoir exécuté Lounès Matoub, n’ont-ils pas raison ? Est-ce qu’il n’est pas judicieux de suivre cette voie, puisque le chef de cette organisation terroriste islamiste Hassan Hattab lui-même a revendiqué cet assassinat?

Bien des années plus tard, nous savons aujourd’hui ce qui s’est véritablement passé durant ces années de violences multiples…Dès qu’une personne est tuée, il faut chercher les assassins et les faire passer en justice: il ne suffit pas de désigner un sigle comme le responsable de l’acte et puis tourner la page de l’affaire…L’homme qui a signé cette revendication, Hassan Hattab est encore vivant, il est libre: pourquoi n’était-il pas convoqué par la justice dans l’affaire Matoub Lounès? Cet homme est visiblement protégé par le système en place…

  • Juger ou rejuger les assassins de Lounès Matoub s’avère difficile aujourd’hui, puisque la loi de la concorde civile est en cours. La situation politico-juridique est complexe aujourd’hui en Algérie ! Comment juger les chefs terroristes comme Hassan Hattab qui a revendiqué l’assassinat de Matoub ou comme Madani Mezrag qui a exterminé des milliers d’Algériens sachant que tous les deux bénéficient de la protection totale de ladite loi ? Notons aussi que certains membres de la famille de Lounès Matoub ont approuvée cette loi.

Oui, il ne faut pas se faire d’illusions sur la possibilité d’un quelconque procès des vrais assassins de Matoub Lounès tant que le régime en place sera là…L’assassinat de Matoub Lounès est un assassinat politique ; comme d’autres assassinats politiques non encore élucidés, comme celui de Mohamed Boudiaf, tué en étant à la tête de l’état algérien, le 29 juin 1992…La vérité ne sera pas facile à trouver tant que le système ne se démocratise pas. Seul un système véritablement démocratique où la justice sera libre et indépendante, saura apporter les réponses à tant d’interrogations…Seule la démocratie véritable pourra oser mettre sur place un procès des vrais assassins de Matoub Lounès…

  • Un pouvoir militaire issu du coup d’Etat de 1962 d’un côté et les islamistes de l’autre côté, ces deux camps, Lounès Matoub les désignait comme un monstre à deux têtes, aujourd’hui, vingt ans après, à qui profite le crime?

Le crime profite à tous ceux qui ont peur de la vérité, ceux qui ont peur de la démocratie, de la liberté, de l’amazighité, de la laïcité, des valeurs du progrès…Matoub Lounès avait cet énorme courage de s’opposer à ce monstre à deux têtes…Vingt ans après, ce monstre est plus fort que jamais à un moment où l’opposition est pratiquement toute récupérée par le pouvoir en place…

  • Ce livre sortira-t-il en Algérie ?

Comme mes précédents livres, ce livre ne sortira pas en Algérie. Mais aujourd’hui, les livres circulent, les idées et les pensées voyagent aussi, c’est cela le plus important…

  • Pourquoi certains de vos livres politiques comme : Algérie, la Guerre des ombres n’ont pas été édités en Algérie, ceci est-il de votre choix ? car les gens disent que maintenant on peut tout éditer et que le temps de la censure est révolu?

Mon livre, Algérie, la Guerre des ombres est sorti à Bruxelles au mois de novembre 2002 : jusqu’à présent, c’est à dire 16 ans après, il n’y a aucun média algérien qui a parlé de ce livre !!! Ce livre est aujourd’hui dans toutes les plus grandes bibliothèques universitaires du monde !!! Si la censure n’existe pas en Algérie, cela veut dire que l’Algérie est un pays démocratique !!! Qui peut croire qu’un pays qui inflige à un jeune blogueur, Merzouk Touati, 7 ans de prison pour une interview publiée sur internet, est un pays démocratique ?

  • Je vous laisse le mot de la fin si vous avez des choses à rajouter.

Matoub Lounès s’est battu pour la justice sociale, pour la liberté, pour la démocratie, pour les langues et l’identité amazighes, pour la dignité ; son combat doit être continué…Mais ce combat doit aussi être renouvelé…La sagesse, la lucidité, le respect de l’autre dans la diversité, la tolérance de l’avis contraire, la sincérité dans le militantisme, l’amour au sens large du terme, l’éducation, la science, sont de sont des outils qui peuvent aider ce combat.

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U Rohde
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U Rohde

Merci Youcef Zirem pour ce livre. J‘attends avec impatience de le lire apres mes vacances. Lounes sera jamais oublié eh oui, a nous toutes et tous de continuer son chemin. C‘est ne pas un choix mais un devoir pour chaque kabyle, pour chaque amazigh et chaque démocrate ! Vive Matoub !
Tanemmirt a Farid Benmokhtar pour l‘article.

Slogman
Invité
Slogman

Toujours du bavardage … théorisé dans la confection du Héros ou du … Zéro !