Maroc, Mohamed VI l’Africain

Partages

Dans un livre récent, « Géopolitique d’un roi », publié à l’occasion du 20eme anniversaire du règne de Mohamed VI, l’essayiste Aymeric Chauprade, député européen en 2014-015 du Rassemblement National, revient dans un chapitre que Mondafrique publie sur l’offensive de la diplomatie marocaine vers l’Afrique qui s’est traduite, ces dernières années, par la signature de 1000 accords bilatéraux.

L’ouvrage qui n’est pas excessivement critique à l’égard du régime marocain a le mérite d’éclairer le règne de Mohamed VI qui, à petites touches et sans l’éclat de son père, Hassan II, imprime peu à peu sa marque au Royaume chérifien, notamment dans le domaine des relations internationales.

Des initiatives africaines audacieuses à la distance prise avec les excès des monarchies pétrolières, des relations décomplexées tissées avec la France à la main tendue vers le frère ennemi algérien, la diplomatie marocaine a incontestablement marqué des points ces dernières années.

Dans son discours prononcé le 20 août 2016, comme à chaque fois qu’il le peut, le Roi Mohammed VI a affiché sa vision africaine : « L’Afrique, pour le Maroc, c’est bien davantage qu’une appartenance géographique et des liens historiques. Elle évoque, en vérité, des sentiments sincères d’affection et de considération, des liens humains et spirituels profonds et des relations de coopération fructueuse et de solidarité concrète. Elle est, somme toute, le prolongement naturel et la profondeur stratégique du Maroc. » Avec ces mots, Mohammed VI indique le changement de cap de la politique étrangère marocaine qui s’est, depuis récemment, retourné vers l’Afrique.

Car il ne suffit pas de faire simplement partie d’un ensemble géographique pour en ressentir la proximité de l’histoire et de la culture. C’est un réel travail que de pouvoir tisser des liens forts avec ses voisins et de les inscrire sur le temps long. C’est ce qui s’est passé avec le Maroc qui réactualise, sous l’impulsion de Mohammed VI, l’identité africaine du pays.

Le Sahara, pomme de discorde

Et pourtant : les rapports du Maroc avec les autres États africains ne sont pas nouveaux, au contraire. Des relations de fraternité, d’amitié, et de solidarité s’étaient tissées entre eux au moment de la libération de l’Afrique contre les forces colonialistes. Simplement, ils avaient été réduits à un moment où le Maroc avait vu ses intérêts nationaux menacés par l’attitude hostile de certains pays à l’égard de la question du Sahara : des obstacles surtout placés par l’Algérie et l’Afrique du Sud, qui refusaient d’accepter le Sahara comme le prolongement naturel du royaume chérifien.

Mais ces frictions ont été éphémères en comparaison de la profondeur des liens historiques unissant le Maroc à l’Afrique. Ceux-ci avaient, en effet, déjà commencé à se tisser avant les indépendances, quand le Roi Mohammed V avait conduit une lutte solidaire contre le colonialisme aux côtés des pays de l’Afrique subsaharienne. Mais c’est encore plus tard que les rapports s’intensifièrent, au lendemain des indépendances, notamment dès 1961 quand le Roi Mohammed V organisa une conférence à Casablanca, dont l’objectif était de bâtir une Afrique forte pour faire face à l’impérialisme occidental et à la mondialisation.

Le Maroc s’est, en outre, distingué en Afrique pour son engagement politique à faire émerger le panafricanisme comme nouvelle pensée politique d’émancipation économique et sociale. C’est ainsi en 1963, à Addis Abeba en Éthiopie,que l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), ancêtre de l’Union africaine actuelle, est fondée. Celle-ci fournit un cadre institutionnel à la vision panafricaine commune et au partenariat stratégique entre les États africains. Le Maroc y est membre jusqu’en 1984, date de son retrait à cause du siège occupé par la RASD (République arabe sahraouie démocratique) qui conteste sa souveraineté au Sahara.

Une autre institution phare de l’Afrique est aujourd’hui la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) dont la création vise à coordonner les politiques des États de l’Afrique de l’Ouest. Le Maroc a présenté sa candidature dès février 2017 et pourrait la rejoindre dans un avenir proche.

L’Afrique, un marché global

Mais la projection marocaine en Afrique, ces dernières années, est loin de se réduire à l’acceptation de son histoire et de son identité : le Maroc a pris conscience de l’importance de se projeter économiquement et politiquement sur son continent africain.

De quelle manière ? Il ne faut pas oublier de mentionner que le Maroc ne dispose pas d’hydrocarbures sur son sol… Il a ainsi dû imaginer une autre forme de projection économique en direction de son espace méridional. Cette vision trouve tout son sens à un moment où l’Afrique cherche elle aussi à changer de paradigme pour devenir un marché global.

Ainsi le Maroc investit beaucoup en Afrique sub-saharienne, notamment dans sept secteurs stratégiques à croissance très rapide : les produits manufacturés, les mines, les hydrocarbures, la banque et les finances, l’agriculture, les infrastructures et les télécommunications.

Aujourd’hui plus que jamais, le Maroc assume son identité africaine. Dans les discours et dans les faits, cette mise en avant de son africanité indique aussi le changement de cap de sa géopolitique, de plus en plus tournée vers le sud.

Une identité pan-africaine

L’africanité du Maroc est inscrite dans la Constitution de 2011 et fait, dans ce sens, pleinement partie de l’identité nationale. Chaque année, désormais, de nombreux projets et évènements qui mettent en exergue l’africanité du Maroc jalonnent les rues de Marrakech, de Casablanca et de Rabat… Ainsi, le 25 mai est une occasion de célébrer la « Journée de l’Afrique ».

Mais assumer son africanité ne se résume pas uniquement à l’organisation d’évènements. Comme le dit le Roi Mohammed VI dans son discours pour la Fête du Roi et du Peuple en 2016 : « ce lien pluridimensionnel fait que le Maroc est au cœur de l’Afrique, et ménage à l’Afrique une place dans le cœur des Marocains. Et c’est pourquoi Nous l’avons inscrite au centre de la politique étrangère de notre pays. » Car oui, la priorisation de la question africaine prend une forme concrète avec la création, sous l’impulsion de Mohammed VI, d’un ministère chargé de la Coopération africaine en 2018. L’objectif de ce ministère est de façonner la stratégie marocaine des investissements au niveau continental.

Cette vive conviction que l’intérêt du Maroc se trouve dans la continuité de l’intérêt de l’Afrique donne lieu à une vision commune, tournée vers le progrès. Pour reprendre les termes du ministre chargé de la Coopération africaine, « L’Afrique de demain doit être construite par une vision partagée tournée vers un idéal panafricain commun ».

Désormais conscient des intérêts de la coopération intra-africaine et doté d’un organe institutionnel nouveau, le Maroc peut enfin user de son emplacement privilégié, au carrefour de l’Afrique, de la Méditerranée et de l’Europe pour jouer un rôle moteur sur l’échiquier africain et pour constituer le maillon indispensable dans les relations Afrique-Europe.

Visites royales dans les États africains

Le début du règne de Mohammed VI a donné un coup d’accélérateur aux relations entre le Maroc et ses partenaires de l’Afrique subsaharienne. Une nouvelle vision a été entamée, en effet, dès l’année 2000, quand, à l’occasion du Sommet Afrique-Europe, le Maroc a décidé d’annuler les dettes de tous les Pays africains les Moins Avancés (PMA). Aussi, le Maroc avait décidé l’ouverture des frontières marocaines aux produits d’exportation en provenance de ces PMA.

Ces dernières années, ce sont de nombreuses visites royales dans plus de trente pays africains qui caractérisent les échanges entre le Maroc et les États d’Afrique. En effet, le Roi Mohammed VI a institué une tournée annuelle dans plusieurs pays de l’ouest et du centre du continent, accompagné d’une forte délégation ministérielle et d’hommes d’affaires au cours de laquelle d’importants accords sont signés couvrant les différents domaines d’activités économiques, sociales et culturelles.

Les visites de Mohammed VI dans les pays africains sont de plus en plus nombreuses. En 2017, le Roi visite le Soudan du Sud, le Ghana, la Zambie, le Kenya, le Mali, la Côte d’Ivoire et la Guinée. En 2016, c’était le Burkina Faso, la Tanzanie, le Rwanda…

Ces visites royales revêtent d’abord d’une symbolique loin d’être négligeable. Grâce à sa présence physique, le Roi Mohammed VI démontre qu’il est un acteur africain à part entière. Il a d’ailleurs réussi, avec ces visites, à compenser les années d’absence du Maroc des institutions africaines.

1000 accords bilatéraux

Mais ces visites sont surtout l’occasion de signer des accords bilatéraux avec les États visités et de sceller les coopérations. Au total, près de 1 000 accords bilatéraux ont été signés lors de ces visites… Des accords qui couvrent de nombreux domaines : social, culturel, mais surtout – et de plus en plus fréquemment – économique et financier.

Ces visites d’État, à forte dimension économique, sont aussi une façon d’encourager les « champions nationaux » qui se développent en Afrique, ces entreprises nationales compétitives à l’international et qui sont capables de participer au développement de leur pays d’origine. Ces entreprises bénéficient aussi d’une forme de traitement favorable de la part du pouvoir politique.

Ces dernières années, l’Afrique est devenue le terrain de développement privilégié du Maroc jusqu’à l’ériger comme pivot de sa diplomatie et de son économie. La nouvelle vision panafricaine motivée par le Maroc touche l’ensemble des secteurs suivants : la gouvernance, la diplomatie religieuse et sécuritaire, les échanges économiques, culturels et institutionnels.

Aujourd’hui, selon le rapport 2018 du ministère marocain de l’Économie et des Finances et de l’AFD, les investissements directs marocains sur le continent, d’une valeur cumulée de 37 milliards de dirhams (3,4 milliards d’euros) entre 2003 et 2017, constituent l’essen tiel des Investissements directs à l’étranger sortant du Maroc, avec une part moyenne de 60 % des flux sortants totaux.

C’est d’abord vers les économies d’Afrique de l’Ouest que les investissements marocains s’orientent (avec une part moyenne de 55 %), suivis de l’Afrique du Nord (25 %), de l’Afrique centrale (15 %) et de l’Afrique australe (5 %). Pour le Maroc, l’Afrique de l’Ouest est la zone la plus attractive pour le développement de ses activités. Cette zone servira au Maroc de porte d’entrée sur le reste du continent.

La façade Atlantique revisitée

Les investissements concernent principalement les secteurs des infrastructures, des télécommunications, des banques et du développement. Parmi ces derniers, évoquons le lancement – annoncé fin 2016 – du gazoduc qui devrait relier le Maroc et le Nigeria par la façade atlantique de l’Afrique de l’Ouest. Dans la même logique, d’importants projets de développement ont été conclus et sont destinés à améliorer les conditions de vie des populations africaines.

Les banques marocaines se sont, quant à elles, progressivement imposées comme des poids lourds dans toutes les régions de l’Afrique. Ainsi les trois premières banques marocaines (Attijariwafa Bank, Bank Al Maghrib et BMCI groupe BNP PARIBAS) dominent le secteur bancaire africain, avec une implantation dans 22 pays africains en 2019 selon Stratfor, société privée américaine spécialisée dans le renseignement.

Ce tissu bancaire, très dense donc, facilite grandement l’implantation des entreprises marocaines en Afrique. Bénéficiant de ces banques déjà présentes, les entreprises comme Maroc Telecom, le groupe OCP, Ciments Afrique, Alliances, SCR, Wafa Assurance, Saham Assurance, etc. ont pu facilement trouver des débouchés aux quatre coins du continent.

La politique africaine marocaine s’affirme encore depuis l’annonce de la création de la Cité Financière de Casablanca, aussi appelée Casablanca Finance City, ou CFC. Ce projet consiste à faire de la ville marocaine un hub régional financier, reliant le nord au sud du continent.

La création de ce hub a été envisagée suite à un constat géostratégique simple : la zone reliant la pointe du Congo au nord du Maroc, zone surnommée « le grand espace Nord-Ouest africain » (GNWA, Greater North West Africa) connaît une croissance très rapide. Néanmoins, jusqu’à présent, cette zone ne connaît que des centres financiers éparpillés. C’est pour répondre à cette nécessité que le Maroc a l’ambition de créer le CFC, en utilisant des infrastructures déjà existantes, que sont l’aéroport International de Casablanca et le port de Tanger. Un projet très ambitieux donc et qui pourrait donner encore plus d’élan à la croissance de la ville marocaine.

Outre les secteurs de l’investissement et des finances, c’est sur le plan culturel et sur le plan événementiel que s’articulent les partenariats Maroc-Afrique, des secteurs d’une dimension géopolitique de premier plan, parce qu’ils relèvent du Soft Power. Évoquons, par exemple, les accords de partenariat de la Bibliothèque nationale marocaine avec d’autres bibliothèques africaines, impliquant le transfert d’expertise notamment dans la préservation et la numérisation des archives, la maintenance des manuscrits et le développement de programmes de formation continue dans divers domaines.

La politique étrangère marocaine est un exemple réussi de ce que devrait être la coopération sud-sud au sein du continent africain.

Le retour dans l’Union africaine

Pour des raisons économiques et géostratégiques, mais aussi historiques, le Maroc a pris conscience de la nécessité du retour au sein de l’organisation panafricaine. Ainsi, l’année 2016 fut marquée par la détermination sans précédent de la diplomatie marocaine à intégrer l’Union africaine, après avoir quitté l’OUA en 1984, pour les raisons évoquées plus haut.

Dans son discours marquant le retour du Maroc au sein de l’Union africaine, le Roi Mohammed VI avait réitéré sa volonté d’apporter son expérience « à ses frères africains dans des domaines vitaux et fondamentaux liés au développement, à la gouvernance, la formation, l’éducation, l’investissement, la sécurité et la stabilité ».

Quel intérêt pour le retour effectif du Maroc dans l’Union africaine ? Que ce soit dans la lutte contre le terrorisme ou la gestion des flux migratoires (l’essentiel des migrations en Afrique se déroulent sur le continent), l’Afrique est devenue la zone d’influence naturelle à laquelle prétend aujourd’hui le Maroc de Mohammed VI.

Deux ans après son intégration de l’Union africaine, le Maroc est déjà un acteur dont les prises de position sont respectées. En témoigne son élection au Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine en janvier 2018.

Comme si l’UA ne suffisait pas à confirmer le retour du Maroc sur la scène africaine, le Royaume chérifien souhaite adhérer à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) : les chefs d’État et de gouvernement (Bénin, Burkina, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal, Sierra Leone, Togo, Cap-Vert) ont donné leur accord de principe à l’adhésion du Maroc lors du Sommet de Monrovia en juin 2017. Le Maroc reste donc optimiste quant à une intégration imminente. Rappelons, à cette occasion, qu’historiquement, la monarchie marocaine entretient des liens

solides avec les États de la région de l’Afrique de l’Ouest qui se situent dans le prolongement de son espace saharien. C’est surtout sur le plan géopolitique que se situe l’intérêt de Rabat, alors que l’UMA (Union du Maghreb Arabe) est en panne. L’intégration du Maroc ferait de la CEDEAO, en 2030, un ensemble qui comptera parmi les dix premières zones émergentes de la planète. Et si le Maroc veut réellement peser dans les relations internationales, il réussira mieux en faisant le choix de s’intégrer à un groupement régional significatif.

Partages
Previous articlePrésidentielle Tunisie: la transition démocratique inachevée
Next articleCentrafrique, l’accord de Khartoum moribond
Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)