Mali, une course contre la montre pour libérer Soumaila Cissé

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L’enlèvement du leader de l’opposition au Mali, Soumaila Cissé, est intervenu au moment ou le président malien, Ibrahim Boubacar Keita, dit IBK, a basculé d’une hostilité face aux groupes djihadistes à une volonté de compromis. De quoi faciliter, espère-t-on, la réussite des négociations

Une chronique de Bacary Camara, collaborateur de Mondafrique à Bamako

Une élection dès le premier tour aux élections législatives dans la circonscription électorale de Niafunké dans le Nord du pays est une maigre consolation pour un Soumaila Cissé aujourd’hui détenu par un groupe terroriste.

Rappelons que cette personnalité de premier plan aspire très naturellement à prendre les rênes de la magistrature suprême du Mali en 2023.

Sombres calculs

Soumaila Cissé n’est pas un velléitaire. Il aura été le principal finaliste des élections présidentielles contre le président ATT en 2002, puis contre le président IBK en 2013 et en 2018. En l’absence de ce dernier de l’arène politique en 2023, ce leader politique est sans doute le mieux placé pour hériter de ces fonctions prestigieuses,  en raison de sa forte personnalité nationale, de ses immenses moyens financiers, son puissant et imposant carnet d’adresses et de son ancrage politique et populaire

Les militants du mouvement de Cissé, l’URD, mettent en cause la volonté d’IBK, « son ennemi intime », à créer de réelles négociations avec ses ravisseurs,. Histoire de retarder la libération de leur mentor.

Le maintien de Souleima Cissé dans des conditions de détention éprouvantes pourrait avoir des séquelles définitives. Il lui faudra en effet du temps, une fois libre, pour acquérir de nouvelles énergies positives et se lancer à la reconquête du pouvoir suprême contre le candidat choisi par le régime actuel.

Une course de vitesse est egagée.

Revirements spectaculaires

La prise en otage du leader de l’opposition est intervenue au moment même ou le président IBK semble avoir revu sa position envers la nébuleuse jihadiste. En février dernier,  il avait reconnu à Addis-Abeba devant des confrères de JA et France 24 avoir établi le contact avec les deux principaux chefs du groupe de soutien à l’islam et aux musulmans(GSIM), cette nébuleuse jihadiste affiliée à Al-Qaida. Comment peut-on expliquer ce revirement aussi inattendu du président IBK, qui répétait à l’envie, qu’il était hors de question pour lui de négocier quoi que soit avec ces terroristes. En juin 2019, ce président de tous les maliens déclarait à notre confrère Jeune Afrique  « qu’une mer de sang le séparait de ces gens et qu’il n’avait rien à dire à Iyad Ag Ghaly. Mais entre les discours officiels et la réalité sur le terrain, il y’a sans doute un pas que n’ont pas hésité de franchir les fervents tenants d’une diplomatie de l’ombre.

En dépit de cette fermeté de façade, le contact ne s’est jamais rompu avec les groupes jihadistes à travers des liens qui existaient déjà entre Bamako et les maquis d’Amadou Koufa dans le centre.

Tractations inavouables

L’opinion publique malienne est-elle réellement favorable à l’instauration d’un dialogue avec les jihadistes? En 2017, l’ex-premier ministre Abdoulaye Idrissa Maiga, proche du régime algérien, pilote une « mission de bons offices » de l’Imam Mahmoud Dicko auprès des réseaux de Koufa.

Mais à l’arrivée de Soumeylou Boubeye Maiga fidèle à une ligne jugée dire et austère, par ses détracteurs met brusquement un terme à cette initiative au début de 2018.La rupture n’est pas totalement consommée pour autant, car dans les mois qui ont suivi, plusieurs médiations locales seront également lancées.

En juillet et aout 2019, des négociations menées par les services de renseignement maliens, validées au plus haut niveau de l’Etat aboutissent à l’échange de quelques militaires maliens contre des détenus jihadistes dans le delta intérieur du Niger. Durant ces discussions, relève notre confrère JA, le chef jihadiste patron de la Katiba Macina, Amadou Koufa se dit personnellement « prêt à faire une trêve 

IBK au mot !

Ibrahim Boubacar Keita, dit IBK, a basculé d’une hostilité face aux groupes armés à une volonté de compromis avec les jihadistes

En décembre 2019, le dialogue national inclusif se tient à Bamako, sur les bords du fleuve Niger. Cette  grande messe démocratique a été boycottée par l’URD de Soumaila Cissé, contraint de se séparer de certains de ses grands ténors, dont Tieblé Dramé. L’une de ses conclusions prône l’engagement rapide des concertations avec les jihadistes de nationalité malienne.

Faut-il alors prendre IBK au mot ? En tout cas, il s’engage cette fois à appliquer cette recommandation. Ce qu’il n’avait pourtant pas fait en 2017, alors que la conférence d’entente nationale avait préconisé le même scénario.

Dans la foulée, , le haut représentant du chef de l’Etat pour le centre Pr Dioncounda Traoré, tient une conférence de presse au cours de laquelle, il indique avoir dépêché des émissaires auprès d’IYAD AG GHALY et d’Amadou Koufa, pour leur signifier qu’il était disposé à discuter avec eux .Cette initiative est plutôt apparue aux yeux  de plusieurs personnes comme une opération de communication qui permet de donner bonne conscience à tout le monde. La réalité est que beaucoup de zones d’ombre subsistent encore, en vue d’aboutir à la mise en place d’un environnement propice au démarrage des négociations. 

Un vrai casse tète

Une frange importante de l’opinion malienne se dit favorable à la poursuite de ses négociations. Personne ne doit être naïf, ni se faire des illusions sur les intentions des deux camps, le pouvoir et les djihadistes.

Entre des autorités maliennes qui font  du caractère laïc  et républicain de l’Etat, une ligne rouge à ne pas franchir et des groupes armés  qui réclament mordicus une application stricte de la Charia islamique au Mali, il est difficile de voir quel terrain d’entente pourrait être trouvé entre les deux parties.

Négocier avec des jihadistes sans franchir de ligne rouge représente la vraie quadrature du cercle qu’il faut absolument résoudre pour obtenir la libération de Soulaima Cissé. Sinon la démocratie que les autorités maliennes et la diplomatie française ont présenté comme un horizon incontournable, serait un vain mot dans un Mali privé, pour cause de prise d’otage, d’un des principaux protagonistes d’une vie politique chaotique.

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