Mali, le futur président ne sera pas légitime

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Les dernières élections, loin d’avoir été un facteur de cohésion, ont plus encore divisé le pays et fragmenté le paysage politique. Sur fond d’indifférence générale. 

Même les Imams, crédités d’une forte influence électorale ont perdu beaucoup de leur panache. Il y a quelques mois, ils menaçaient de faire élire un de leurs protégés à la présidence de la république. Or le candidat Allou Dialllo, appuyé comme l’avait été voici cinq ans le candidat IBK par le président du Haut Conseil Islamique (HCI), Mahmoud Dicko, et le chérif de Nioro, a dû se contenter d’une troisième place avec moins de 8% des voix.

Au Mali, la crise de légitimité est générale.

Des vieux routiers

Il faut noter aussi la chute de vieux routiers de la politique malienne comme Mountaga Tall du CNID, Dramane Dembélé dissident ADEMA, Daba Diawara du PIDS, Modibo Sidibé du FARE, Choguel Maiga du MPR qui se sont fait brûler la politesse par de jeunes concurrents. Ne serait-ce pas le signe de la fin d’un cycle qui, à terme, condamnera les dinosaures politiques à quitter la scène pour éviter une cruelle humiliation ?

Quant au challenger principal du président, Soumäila Cissé, candidat pour la troisième fois, son score de 17,80% est nettement en dessous de ses espérances face aux 41,42% de son rival. Il lui sera difficile de combler le retard constaté.

Ce qui caractérise les résultats en question, c’est l’absence de réserve de voix pour les candidats au second tour. Tous les deux semblent avoir devoir aller à la conquête de nouvelles voix qui ne sont pas de leur bord politique.

Pour le président sortant, la tâche parait plus aisée en raison de son score. Mais où trouver la dizaine de points qui lui manquent? Quelles concessions devrait-il faire surtout face à ses anciens alliés avec lesquels il s’est fâché au cours de son mandat? Que peut-il leur offrir sans mécontenter son propre camp ? Quels postes faudrait-il leur laisser ? Quelles responsables de son parti devrait-il sacrifier pour faire de la place à des alliés dont il a cruellement besoin pour remporter la mise ? Cela ne se fera sans nouvelles déchirures internes au niveau de son parti, le RPM et de ses barons.

Des marges de manoeuvre limitées

Pour Soumaïla Cissé, la tâche sera encore plus compliquée. La faiblesse de son score et de ses alliés putatifs, l’oblige à beaucoup d’acrobaties pour rallier à sa cause les soutiens indispensables. Il avait déjà commencé à distribuer certains postes au niveau de son équipe de campagne. N’est-il pas obligé de tout revoir à présent, au risque de mécontenter les premiers alliés de circonstance. Où trouver les alliés indispensables, quand on sait le peu d’assise qu’il a au sein de l’opposition émiettée par les ambitions des autres leaders et leurs egos. La multiplicité des candidatures et l’impossibilité de construire de véritables alliances depuis le premier tour, risquent de lui être fatales.

Dans ces conditions, il est difficile d’obtenir des ralliements sans céder en contrepartie des concessions importantes. Comment concilier des intérêts aussi divergents ? Résoudre une pareille équation à inconnues multiples est un véritable défi politique.

Apparemment, il ne semble pas avoir le génie politique et l’intelligence tactique nécessaires à cet effet, surtout dans un laps de temps aussi court.

Un déficit de légitimité

Le grand constat de cette élection, relève surtout du manque de légitimité dont souffrira le prochain président. Les résultats officiels annoncent un taux de participation de 43,06%. Mais il faudrait relativiser ce taux. Sur les huit millions inscrits sur le fichier électoral, trois millions ont participé au vote. Or le Mali compte au moins dix-huit millions d’habitants dont bon nombre ne sont pas inscrits sur les listes électorales. Autant dire que seulement un sixième des Maliens a participé à cette élection.

En prenant en compte le nombre de voix obtenues par les candidats, on se rend compte du divorce entre les populations et ceux qui prétendent les représenter. Le président sortant a obtenu 1.333.833 voix et son challenger 573.111. En comparant ces scores, d’une part au nombre d’inscrits sur la liste électorale, et d’autre part à la population totale du Mali, la faiblesse de leur légitimité saute aux yeux. De quelle autorité morale l’un et l’autre disposeront-ils pour diriger un pays et un Etat en crise ? La profondeur et la complexité de la crise que traverse le pays nécessitent à la fois des institutions fortes et un leadership affirmé. Or cela est loin d’être le cas.

Dans ces conditions, l’avenir parait incertain. Déjà certains groupes armés ayant obtenu des gains substantiels avec IBK à travers l’application des accords d’Alger, menacent de rompre les rangs s’il devait quitter le pouvoir. D’autres plus proches ethniquement de son challenger ne veulent pas entendre parler du sortant.

Fracture géographique

Par ailleurs, une coupure plus prononcée semble apparaitre entre le nord et le sud du pays. Si Cissé semble avoir obtenu ses voix surtout dans le nord du pays dont il est originaire, le sortant a fait le plein au sud et à l’ouest du pays. Le second tour ne risque-t-il pas d’élargir la fracture nord-sud ? Ceux du sud accepteront-ils, de gaieté de cœur, de céder le pouvoir à un homme du nord ? Aux yeux de bon nombre d’entre eux, depuis de nombreuses années, ce sont les cadres issus du nord qui ont accaparé les secteurs les plus juteux de l’économie nationale, services économiques et financiers surtout. Leur présence dans l’appareil politique et administratif et militaire de l’Etat dépasse de loin leur poids démographique dans le pays. Les vieux démons régionalistes et ethniques réveillés par la gestion hasardeuse du pouvoir par ATT, risquent de faire exploser le pays à l’occasion des contestations postélectorales qui pointent à l’horizon.

Si l’indifférence populaire a découragé les extrémistes de tout bord à mettre le feu aux poudres, en sera-t-il de même au second tour ? Il est évident que certains ont le sentiment de jouer leur dernière carte, leur dernière chance. Y renonceront-ils facilement?

Un discrédit général

Le mécontentement général, le discrédit des élites, la corruption généralisée et l’impunité ont créé un sentiment de désespoir généralisé. Aussi, semble naitre dans l’esprit des populations, le besoin d’un homme à poigne et d’un Etat fort. Les esprits lorgnent de plus en plus vers un ordre kaki. Il est clair qu’il n’est plus possible de continuer à gérer le pays comme on l’a fait jusqu’ici. C’est la faillite des prétendus démocrates qui prépare le lit du fascisme. La prochaine explosion qui risque de naître des contestations violentes des résultats du second tour, risquera, si l’on n’y prend garde, d’ouvrir cette voie, avec la bénédiction de ladite communauté internationale, pour assurer la pérennité des intérêts des multinationales occidentales.

Les populations accepteront-elles d’être sacrifiées sur l’autel des ambitions de politiciens véreux, quel que soit leur bord politique ? Elles devraient y réfléchir mûrement.

 

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