L’hommage à Ibrahim Boubacar Keïta, le dernier des francophiles

À l’heure où l’Afrique francophone est vent debout contre la politique d’Emmanuel Macron, le départ d’Ibrahim Boubacar Keïta à sa dernière demeure le 16 janvier 2022, marque la fin d’une époque, celle de chefs d’Etat africains pétris de culture française.

Ibrahim Boubacar Keïta, dit IBK, a visité l’Elysée pour la première fois à l’âge de 13 ans. Né en 1945, dans ce qu’on appelait alors le Soudan français, il est très vite repéré comme un bon élève par le colonisateur. Comme récompense, il est invité par René Coty à participer à un goûter au Château avec les meilleurs éléments des établissements scolaires de l’empire. Il y retournera 57 ans plus tard, en décembre 2015, comme président du Mali.  Un de ses amis se souvient : « il avait été très ému par la descente des Champs Elysée, la cérémonie à l’arc de Triomphe » lors de cette visite d’Etat organisée par François Hollande.

Après ce voyage, IBK dira d’ailleurs « C’était un bien grand moment pour moi ». Il est vrai que Paris, ses lumières, ses symboles, a marqué sa jeunesse. D’abord élève au prestigieux lycée Janson-de-Sailly, il étudiera ensuite à la Sorbonne, avant d’être professeur de sciences politique dans cette célèbre université. Francophile, maniant l’art de la langue française à faire pâlir certains chefs d’Etat de l’Hexagone, il n’en est pas moins toujours resté Africain, patriote et ardent défenseur de la culture malienne.

Des relations tendues avec Emmanuel Macron

A l’instar d’autres présidents de sa génération, il connaissait également tous les arcanes et tous les acteurs de la vie politique française. Lorsqu’il arrive au pouvoir en septembre 2013, après une élection à la loyale où il obtient 77% des voix, s’est son vieux copain de l’Internationale socialiste, François Hollande, qui occupe l’Elysée. Leurs relations ne seront pas sans nuage, elles resteront néanmoins toujours empreintes d’égards, car comme il le disait lui-même : « L’amitié se lit à travers la considération et le respect, nous y sommes très sensibles au Mali ».

Avec Emmanuel Macron, en revanche, et tous ses proches en témoignent, le courant ne passe pas. C’est peu de dire que le président malien ne supporte pas les mauvaises manières de son jeune homologue. Leur première rencontre avait été électrique, même si IBK n’en avait rien montré devant les caméras. Il avait été choqué que le chef de l’Etat français débarque sur la base militaire de Barkhane à Gao en mai 2017, sans avoir l’élégance de respecter les us et coutumes diplomatiques et donc de passer par Bamako pour le saluer.

Puis, vint la fameuse « convocation de Pau » où Emmanuel Macron, en décembre 2019, avait sommé les Présidents du G5 de se rendre dans la ville de François Bayrou. Ce manque de « considération et de respect » avait ulcéré IBK. Un de ses amis raconte comment l’année suivante à Nouakchott, lors d’une réunion à huis-clos de cette organisation, devant ses pairs, il avait tancé, dans un langage châtié mais ferme, le président français. Il lui avait alors rappelé le respect qu’on devait aux anciens dans la culture africaine en précisant qu’il avait l’âge d’être son fils. Il avait terminé sa diatribe en retraçant son cursus universitaire prestigieux afin de lui montrer qu’il maitrisait mieux les lettres que son interlocuteur !

IBK à 7ans, lorsque le Mali s’appelait encore le Soudan franaçis

 

Une fin de parcours chaotique

IBK c’était aussi ça, une main de fer dans un gant de velours. Ses amis le décrivent d’ailleurs comme un « un grand sentimental, émotif, mais dur ». Ce dernier trait de caractère est d’ailleurs une des raisons de son large succès à la présidentielle de 2013. Dans un pays tourmenté par la guerre et le coup d’Etat de 2012, les Maliens croyaient à l’homme providentiel qui allait remettre de l’ordre. Ils se souvenaient de lui comme le Premier ministre autoritaire d’Alpha Omar Konaré. Pendant la campagne, il avait promis de ramener la paix et la sécurité : « Je renouerai le dialogue entre tous les fils de notre nation. » disait-il à l’époque. Mais il n’en a rien été. Très vite, il a été victime de son laxisme envers sa famille et ses proches et a été pris dans des affaires de corruption, ce socialiste admirateur de De Gaulle, qui avait « une certaine idée du Mali » et voulait restaurer « l’honneur du pays » a échoué. Sa réélection en 2018 n’a pas été des plus crédibles, s’en est suivi une crise post-électorale. Son ami l’imam Dicko qui l’avait été un des artisans de la victoire de 2013 mènera la danse contre lui en organisant les manifestations monstres. Les colonels profiteront de cette contestation pour perpétré le coup d’Etat d’août 2020 qui le chassera du pouvoir et Emmanuel Macron entérinera le coup immédiatement. « La fin de l’espoir c’est le commencement de la mort » disait le général De Gaulle, une phrase que s’est sûrement remémorée Ibrahim Boubacar Keïta au cours de ces derniers dix-huit mois.

 

 

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)