Mais c’est quoi au fond l’islamisme ?

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Sur le site « les clés du Moyen Orient », Haoues Seniguer, maître de conférences, rappelle que les Frères Musulmans ont systématisé, sans l’inventer, la politisation de l’Islam

unnamedLes clés du Moyen Orient. Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est l’islamisme ?

Haoues Seniguer. Si par islamisme on entend politisation de l’islam, il faut d’abord en donner un premier jalon historique. En effet, l’islamisme, si l’on entend par là une politisation de l’islam, apparaît bien avant la création des Frères musulmans par Hassan al-Banna en 1928. En effet, avant cette création, il y a eu de nombreuses formes de politisation de l’islam dans l’histoire, mais qui sont plus de l’ordre de la contingence, que des liens intrinsèquement liés à l’islam. Il faut aussi distinguer l’islamisme sunnite de l’islamisme chiite. On peut définir l’islamisme sunnite moderne, qui apparaît avec Hassan al-Banna, comme la systématisation de la référence à l’islam à tous les niveaux de la pensée et de l’agir humain. Dans ce type de représentation du monde et de conception de l’existence, la norme religieuse doit ainsi s’appliquer aussi bien dans la sphère privée que dans la sphère publique.

Question. Quels ont été et quels sont encore aujourd’hui les rapports entre les mouvements islamistes et les régimes autoritaires du monde arabe ?

H.S. Il faut préciser, d’emblée, que les rapports entre les islamistes et les régimes autoritaires sont ambigus dans de nombreux pays arabes. Ce serait une erreur de les opposer systématiquement dans l’analyse. En effet, des connivences ont existé ; celles-ci ont parfaitement été mises en lumière lors des révoltes arabes à l’hiver 2010-2011. Ils partagent tous deux, islamistes comme élites autoritaires, une même obsession pour le contrôle social. Les mouvements islamistes comportent donc inévitablement des velléités autoritaristes. Cela a été visible dans chaque révolution et le passage des islamistes par le pouvoir, que ce soit au Maroc, en Tunisie ou en Egypte, ne laisse pas de le démontrer.

Ainsi, au Maroc, le Parti de la Justice et du Développement (PJD) a refusé de rallier le mouvement de contestation du 20 février 2011, car il a préféré, depuis son accession au parlement en 1997/1998, la conquête du pouvoir au sein du système monarchique, en ménageant le roi et en acceptant sa domination du jeu politique. En Tunisie, quelques années avant la fin du régime de Ben Ali, Ennahdha a cautionné le système de présidence à vie. L’islamiste Al Qaradawi en visite en Tunisie, dans les années 2000, n’avait pas adressé une seule critique au régime de Ben Ali, allant jusqu’à le remercier publiquement pour la construction d’une nouvelle mosquée. Les Frères musulmans n’ont pas non plus anticipé ni même encouragé la révolution égyptienne. Ces collusions montrent que les islamistes ne sont pas à l’origine du printemps arabe et ont souvent rejoint les mouvements de contestation par opportunisme et de peur d’être sévèrement jugés par l’histoire. Comme tous les autres partis politiques, les islamistes ont été surpris par ces mouvements populaires d’une intensité et rapidité inédites.

Question. Comment se construit le discours islamiste depuis 2011 ?

H.S.L’islamisme contemporain évolue différemment selon les contextes où il s’implante. Plus il est dans l’opposition, notamment extra-légale, plus il a tendance à se radicaliser. Quand les acteurs de l’islam politique s’inscrivent dans un processus légaliste, ils tendent au contraire à réfréner les aspects les plus violents de leur idéologie. On le constate au Maroc avec le Parti de la Justice et du Développement qui a intégré les institutions en 1997 et tend depuis lors à euphémiser de plus en plus son discours religieux ultra rigoriste. Celui-ci n’a pas pour autant totalement disparu. De ce point de vue, cette forme de laïcisation, qui existe sur certains aspects, n’efface pas le caractère absolutiste de la religion, qui demeure chez les islamistes, même lorsqu’ils détiennent le pouvoir politique. La sécularisation de l’espace public est en effet toujours exclue et le discours religieux, même atténué, ressort régulièrement dans le discours. En conséquence, le discours politique des islamistes s’est adapté lors de la période de légalisation, mais la base idéologique a peu évolué.

Concernant le parti Ennahdha, il y a donc un décalage entre le discours d’engagement démocratique et la réalité de l’idéologie, toujours dominée par le primat du religieux. Par exemple, le terme de « révélation » (wahy) est celui qui, par fréquence de mots, revient le plus souvent dans la charte doctrinale du parti politique tunisien.

On peut donc parler de double contrainte. Le parti cherche à la fois à donner des gages d’ouverture démocratique au sein de la sphère politique, mais cherche en même temps à conserver intacte la spécificité de l’identité du mouvement islamiste. Pour ce faire, le parti doit se distinguer en valorisant le discours religieux pour satisfaire l’électorat conservateur et les militants. Il y a une oscillation permanente entre l’ouverture et le repli sur les fondamentaux de la culture politique originaire.
Ces partis imposent une vision figée de l’islam à l’ensemble de la société, ce qui pose problème dans les sociétés concernées. On l’a vu avec la tentative d’Ennahdha d’affirmer la complémentarité entre l’homme et la femme dans la nouvelle constitution tunisienne, qui s’est heurtée à une forte opposition.

Question. Comment peuvent évoluer les mouvements islamistes ?

Les acteurs peuvent évoluer avec les dynamiques sociales, l’influence de la société civile et la mondialisation. Plus les sociétés sont ouvertes, moins le discours conservateur musulman n’a de prise et d’emprise sur les rapports sociaux. L’islamisme connaîtra peut-être alors une évolution, dans son idéologie.
On peut aussi constater des divisions au sein des mouvements islamistes. Au sein d’Ennahdha, certaines voies se distinguent comme celles d’Abdelfattah Mourou ou encore de Hamadi Jebali, tandis que Rached Ghannouchi demeure le leader historique et le gardien de l’orthodoxie de l’idéologie du parti. Plus les actions des islamistes s’inscriront dans un cadre gouvernemental et politique, plus ces divergences risquent de s’accentuer.

Question. Y a-t-il eu une évolution du discours islamiste depuis les révolutions arabes au Maroc ?

H.S. Le Parti de la Justice et du Développement (PJD) est arrivé au pouvoir en décembre 2011. Le PJD semble vouloir construire la « raison politique », qui demanderait bien d’autres ressources que la simple contestation politique, comme c’était le cas avant 2011. Les membres du PJD cherchent à devenir de vrais gestionnaires politiques. Il s’agit, selon eux, d’apprendre à mettre en œuvre les politiques publiques correctement, qui ne se satisfont pas de principes religieux et exigent beaucoup plus un vrai savoir-faire.

Aujourd’hui, au PJD, on islamise les différends pour désislamiser l’échec. Al Othmani, cadre influent du parti, explique qu’il est possible de critiquer les dirigeants, y compris islamistes, car l’islam autoriserait la critique et « le conseil ». Le parti revendique ainsi de pouvoir critiquer ses coreligionnaires. Les islamistes marocains sont donc dans un objectif de conquête du pouvoir et de maintien dans les structures de l’Etat ; ils évoluent dans la perspective de marginaliser l’action de la monarchie, au moins à terme, en suivant ainsi l’exemple de la Turquie. Le roi veille donc qu’ils ne soient pas hégémoniques en mettant des personnalités monarchistes au sein du gouvernement comme contre-feux.

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