Tunisie, Lotfi Brahem réclame 500000 euros à Mondafrique

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Dans la plainte que l’ancien ministre de l’Intérieur a déposé contre Mondafrique, Lotfi Brahem réclame 500000 euros de dommages et intérêts à notre site internet! Excusez du peu…

Lotfi Brahem, l’ancien ministre de l’Intérieur de Beji Caïd Essebsi remercié en juin dernier, n’avait guère apprécié l’article paru le 15 juin  dans « Mondafrique » sur ses ambitions politiques déçues.

On l’a vu débarquer, le 26 octobre, au Tribunal de grande instance de Paris en compagnie d’une dizaine d’avocats et de gros bras en affirmant urbi et orbi qu’il allait régler ses comptes aux journalistes de Mondafrique. Des sites amis en Tunisie ont mis en scène l’arrivée sur Paris d’un Lotfi Brahem conquérant. On allait voir ce qu’on allait voir face à ce journaliste, Nicolas Beau, naturellement « payé par le Qatar » et qui, forcément, a « du sang sur les mains », dixit Brahem! Diable!

Dans un débat politique tunisien qui s’est obscurci et abaissé, les échanges sont rendus difficiles. Ainsi la plainte de Lotfi Brahem contre Mondafrique cite comme témoin de moralité  « les réseaux sociaux », qui ont eu, certes, leurs lettres de noblesse au moment du printemps arabe! On est loin désormais de cette période bénie. Il est difficile aujourd’hui d’ accorder le moindre crédit à la pseudo démocratie numérique quand on sait que les « fake news » sont produites à jet continu par des mercenaires de la toile payés par des intérêts puissants.

Incohérences judiciaires

Une certitude, l’ancien ministre de l’Intérieur et piètre juriste, Lotfi Brahem, avait plus de talent pour commander les hommes de la Garde Nationale, son fief de toujours, que pour initier des procédures judiciaires bien ficelées.

  1. L’audience qui a eu lieu le 26 octobre n’était pas une audience de jugement où effectivement le plaignant est présent physiquement, mais une audience consacrée à fixer la date du procès. Et cela entre avocats et magistrats. La présence des protagonistes n’était pas requise ce jour là. Compte tenu de l’encombrement des tribunaux, le procès devrait avoir lieu seulement en mars 2020.
  2. Une audience intermédiaire devrait avoir lieu en mars 2019 pour déterminer si la plainte est recevable. Si elle ne l’était pas, cela prouverait que l’ancien patron de la Garde Nationale ne tenait pas tant que cela à une débat public dans une enceinte judiciaire neutre.
  3. L’ancien ministre réclame 500000 euros (soit plus de 1,5  millions de dinars) à « Mondafrique ». C’est flatteur… Mais de tels dommages et intérèts, totalement inédits en matière de droit de la diffamation, n’ont jamais été évidemment pratiqués par les tribunaux français et tunisiens. Les avocats de Monsieur Brahem voient sans doute dans notre media une puissante multinationale capable de payer de telles amendes, mais ils perdent tout crédit en avançant de tels chiffres
  4.  Ultime et principale surprise de cette mascarade judiciaire, le papier incriminé par la plainte est … un article bref et purement informatif, quasiment une dépêche AFP, sur la diplomatie américaine à Tunis. Nulle part, le papier contre lequel Brahem et ses amis avaient violemment réagi (« Les ambitions déçues de Lotfi Brahem ») n’est cité dans cette procédure. Pour quelle raison? On se perd en conjectures.

Voici le papier incriminé par la plainte

« D’après le magazine « Jeune Afrique » (JA) dans son édition du 29 juin, les Américains suivent avec inquiétude  les changements qui viennent d’affecter les forces de sécurité tunisiennes depuis le limogeage, le 6 juin, de Lotfi Brahem, l’ancien chef de la Garde Nationale devenu ministre de l’Intérieur.

Selon des sources diplomatiques à Washington citées par JA, une centaine de cadres, dont certains avaient été sélectionnés pour suivre des formations en matière de lutte antiterroriste aux Etats-Unis, ont également été révoqués à la suite de son départ. Ces gradés, dont beaucoup appartenaient à la Garde Nationale, l’équivalent de la gendarmerie en Tunisie, étaient très proches de Lotfi Brahem.

Pour que le pouvoir tunisien prenne la décision d’une telle épuration, c’est qu’il y avait  le feu au lac. Autrement dit il existait un sérieux problème de loyauté entre Lotfi Brahem et le Président de la République, Beji Caïd Essebsi, qui l’avait pourtant choisi, voici quelques mois, malgré l’opposition de son premier ministre, Youssef Chahed.

Dans un rapport qui a été tenu secret, les services américains auraient envisagé comme un possible scénario, explique-t-on à Mondafrique, la possibilité que des équipes sécuritaires issues du ministère tunisien de l’Intérieur marquent une pause dans la transition tunisienne et remettent le pays sur pied en matière sécuritaire ou économique. Ce possible durcissement du régime en place avait également la faveur des Séoudiens et des Emiratis, qui sont aujourd’hui les fidèles alliés de l’administration du président américains, Dnald Trump.

A l’évidence, Lotfi Brahem, comme « Mondafrique » l’avait révélé, était au coeur de ces tractations. Ce qui lui a valu une révocation brutale de ses fonctions de ministre de l’Intérieur au début du mois de juin ».

Voici le papier qui avait mis Lotfi Brahem en colère et qui n’est pas mis en cause par la plainte de l’ex ministre

LES AMBITIONS DECUES DE LOTFI BRAHEM

L’ancien ministre de l’Intérieur démissionnaire, Lotfi Brahem, a péché par orgueil, en croyant que grâce à ses nouveaux amis du Golfe, il allait devenir le maitre du jeu politique à Tunis. 

Le Premier ministre tunisien, Youssef Chahed, qui n’a jamais apprécié son ministre de l’Intérieur, Lotfi Brahem, dont il suspectait la loyauté, a obtenu finalement sa tête auprès du président tunisien, Beji Caïd Essebsi, qui l’avait pourtant nommé voici neuf mois.

Officiellement, des erreurs dans les dispositifs de surveillance des côtes tunisiennes par l’Intérieur, qui expliqueraient le terrible naufrage de migrants dans la nuit du 2 au 3 juin au large de Kerkennah (79 morts), justifieraient la révocation de Lotfi Brahem. Qui peut croire à cette fable? La vraie raison, expliquent en privé des diplomates occidentaux, tient à la rencontre nocturne qui eut lieu récemment sur l’ile de Djerba entre le ministre et le chef des services secrets émiratis, un peu avant le sommet sur la Libye organisée par Emmanuel Macron le 29 mai.                                                             

Lors de cette discrète rencontre, le Tunisien et l’Emirati ont mis au point la feuille de route qui devait conduire à des changements à la tête de l’Etat: révocation du Premier ministre, Youssef Chahed et possible nomination à la tête du gouvernement de l’ancien ministre de la Défense de Ben Ali, Kamel Morjane ou d’un autre sécuritaire présentable et hostile aus islamsites d’Ennahdha.

De tels scénarios n’excluaient pas la mise à l’écart du président Beji, pour raisons médicales. Un peu à la façon dont le vieux président Bourguiba avait été écarté par le fringant général Ben Ali. Seule différence et de taille entre les deux périodes de l’histoire récente de la Tunisie, le Président Beji a été démocratiquement élu à la tète de l’Etat en 2014 et sa légitimité reste importante, ne serait ce qu’aux yeux principaux partenaires occidentaux du pays. De façon plus anecdotique, le président Beji qui n’est pas un perdreau de l’année en politique a tout fait pour retarder la mise sur piex de l’instance prévue par la constitution de prononcer éventuellement l’incapacité médicale du chef de l’état.

En tout état de cause, l’élection présidentielle de 2019 où Lotfi Brahem aimerait être candidat pourrait conforter les chances des anti islamsites de reprendre la main sur le pouvoir.

Recompositions politiques

Parallèlement, Lotfi Brahem s’est rapproché d’un certain nombre de politiques tunisiens, notamment Ridha Belhaj, un des fondateurs de Nida Tounes, le parti présidentiel, qu’il a quitté voici deux ans pour créer son propre mouvement « la Tunisie d’abord’. Les deux hommes et d’autres encore, dont certains financés par les Emiratis, cherchent à recomposer l’échiquier politique tunisien. Ainsi ont-ils tenté, ces derniers jours, une alliance improbable avec le fils du Président tunisien, Hafedh Caïd Essebsi, patron très contesté de Nida Tounes et au plus mal avec Youssef Chahed, le premier ministre. Autant de sombres calculs qui finalement n’ont point abouti.

Premiers scuds

Homme de l’ombre, Lotfi Brahem caresse depuis fort longtemps de grandes ambitions. Peu de temps avant qu’il soit nommé ministre de l’Intérieur tunisien par Beji Caïd Essebsi, et alors qu’il n’était que le patron de la garde nationale, l’équivalent de la gendarmerie en France, une campagne de dénigrement l’avait présenté comme le nouveau Ben Ali, prêt à tenter un coup de force sécuritaire dans une Tunisie en proie au désordre économique et sécuritaire. Etait-ce prémonitoire? Un document distribué sous le manteau et que Mondafrique a pu consulter présentait le simple patron de la Garde Nationale comme l’épicentre de réseaux souvent jeunes et entreprenants, mais nostalgiques de l’ordre ancien qui règnait sous la dictature.

L’offensive provenait de certains syndicats policiers, désireux de défendre le pré carré policier, appuyés par des hommes de l’ombre qui avaient leurs entrées au ministère de l’Intérieur.

La campagne de dénigrement avait totalement cessé avec la nomination de Lofti Brahem en septembre 2017 comme ministre de l’Intérieur. Le colonel major sut, à ce poste sensible, reconquérir l’estime de nombreux cadres policiers. Alors qu’il avait conquis une position de force sur l’échiquier tunisien, le voici chassé de son poste et victime de ses ambitions précipitées.

L’axe Beji-Ghannouchi 

Le plan que le ministre démissionaire avait concocté visait avant tout à écarter définitivement de la vie politique tunisienne les islamistes du mouvement Ennahdha, pourtant arrivés en tête aux dernières élections municipales et qui depuis les Présidentielles de 2014, ont conclu un pacte avec le président tunisien.

De telles perspectives ne pouvaient que réjouir les Emiratis, leurs alliés séoudiens et égyptiens et l’entourage du président Trump, sinon l’administration américaine elle-même, qui comme souvent, a plusieurs fers sur le feu en Tunisie. Autant de pays unis dans leur combat contre les Frères Musulmans et dans l’appui en Libye au général Haftar, axes principaux de leurs actions militaires et diplomatiques.

La manoeuvre pourtant n’a pas abouti. Les services français, allemands et algériens ont eu vent de l’opération en préparation et les autorités légitimes furent prévenues. Le Premier ministre Youssef Chahed, adepte de la guerre éclair, a saisi cette formidable occasion pour obtenir la tête de son adversaire de toujours, Lotfi Brahem, longtemps protégé pourtant en haut lieu.

On ne voit pas dans ces conditions comment le couple Beji-Chahed qui a l’air de tenir contre vents et tempêtes ne reconduirait pas l’alliance avec les islamistes de Ghannouchi qui, désormais relooké et plus fringant que jamais, est sans doute le grand vainqueur de cette ultime péripétie du théatre politique tunisien, gangrené par l’argent émirati.

https://mondafrique.com/tunisie-lalliance-ratee-des-emiratis-avec-lotfi-brahem/

 

 

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)