L’onde de choc de l’élection américaine

Xavier Houzel
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La tournure prise par l’élection présidentielle américaine laissera un goût amer.Il existe un proverbe germanique traduit en langue arabe et adopté par les Libanais qu’Emmanuel Macron devrait méditer: « celui dont la maison est de verre doit se garder de jeter des pierres aux autres 

Une chronique de Xavier Houzel

Un recours par le candidat républicain aux moyens de l’Electoral Count Act of 1887[i] pourrait encore  précipiter le monde (écœuré de démocratie) dans la sidération. Cette Loi « turgid and repetitious », i.e. emphatique et redondante, procède du théâtre de l’absurde et elle fut adoptée pour compenser l’inanité d’un scrutin à un seul tour et n’autorisant le choix qu’entre Charybde et Scylla, autrement dit celui de n’échapper à un danger que pour s’exposer à un autre plus grave. Quoi qu’il en soit du sort des urnes et des péripéties judiciaires qui pourraient suivre, une crise majeure a été évitée (Joe Biden est le 46ème président des États-Unis). À l’étranger, les dégâts de la présidence Trump sont importants mais réparables : la folle échappée n’a duré que quatre ans. Les conditions de l’embardée qui la termine, en revanche, méritent qu’on s’y arrête. 

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 Depuis un siècle, les pays dits démocratiques médusés s’agglutinent en formant autour de l’Amérique une clientèle hétéroclite de pays-dépendants condamnés au supplice de Sisyphe : leur châtiment consiste à pousser une pierre jusqu’au sommet du Capitole – celui de la Rome Antique comme celui de D.C. – d’où elle finit toujours par retomber. Mais tout empire finit par périr. Pour combien de temps encore, l’Amérique restera-t-elle maîtresse du monde ? Peu après la Guerre du Golfe, Paul-Marie de La Gorce pouvait s’émerveiller en ces termes : « L’empire américain est le seul au monde, c’est une hégémonie exclusive et c’est la première fois que ce phénomène étrange survient dans l’histoire de l’humanité.[ii] » Ce n’est qu’après le 11 Septembre 2001, qu’il en vint à se demander comment les États-Unis pourraient un jour faire face « au chaos engendré par l’ordre même qu’ils imposent à la planète. » 

 En quatre ans, le chaos s’est étendu cependant que le climat se déréglait de plus belle. La mondialisation des échanges en a déséquilibré les flux – les communications sont indiscrètes et les migrants se faufilent. Les alliances ne sont plus La peur a surgi comme une émotion essentielle jusque dans les forêts et sur les avenues les plus larges où le silence s’est fait ! Ce n’était pas à la pandémie de la Covid 19, ni à la quatrième révolution industrielle, ni à la révolution numérique que l’on doit ce calme sidéral avant-coureur de tornades, il n’est pas dû non plus aux Russes, ni à la Chine, ni à l’Islam et ses deux milliards de croyants (surtout pas !) mais à un sentiment neuf de danger devant la déshumanisation du pouvoir du mâle dominant, aucun vaccin ne pouvant être déployé contre la maladie auto-immune qui est la double pratique du mensonge comme mode de discernement et du chantage comme arme de gouvernement. Il s’est agi de démence de l’être ; de dégénérescence de notre civilisation. Trump était malade. À tel point même que l’Europe, atone, déchristianisée, dépourvue de jugement et privée de ressaut, contaminée par le Mal Américain,  serait en voie de disparition de la terre – comme ses glaciers et ses mammouths congelés[iii] avant elle – si rien n’était fait par nous pour la sauver.

 L’autre arc de crise[iv] dont  le Moyen-Orient est l’épicentre, en revanche, bruit. Que l’on supprime l’Humanisme et l’on récoltera ce que le président Macron appelle le Séparatisme. L’islamisme (formulation idiote d’une idéologie considérée hier à Washington comme un « barrage aux révolutions ») et ses barrages immunitaires (présence de complexes antigènes/anticorps) sont pourtant un moindre mal, à condition que les éruptions en soient pansées au lieu d’être exacerbées ! La plupart du temps, il s’agit d’une banale réaction inflammatoire, passagère par construction, immunitaire par vocation. Le risque est que d’autres bactéries – ou tout simplement des insectes, comme la cigale[v] dans la nature – réussissent à se jouer des apparences par mimétisme pour s’en servir à leur profit. Parmi ces imposteurs, nombre sont des prédateurs étatiques – ces derniers ne se mettent pas toujours en situation de concurrence ; souvent, ils apprennent à coopérer par intégration horizontale ou verticale de la chaîne[vi], comme c’est le cas de la Turquie Ottomane et du Qatar avec la Confrérie des Frères Musulmans ; autrement, c’est pure affaire d’entomologiste[vii] !

 Bref, il semble que le danger soit conjuré, mais il s’en est fallu de quelques voix seulement de paysans de Géorgie, eux-mêmes totalement inconscients des enjeux qui reposaient sur leurs épaules, en réalité ignares. Les soubresauts de fin de règne de Donald Trump n’ont donné lieu à aucune remise en cause de la politique étrangère américaine, ni à aucun débat d’ailleurs. Les arguties juridiques auxquelles il faut s’attendre seront sans rapport avec l’intérêt général, dont le président sortant n’a cure. Le stade de déliquescence de la démocratie en Amérique est alarmant. C’est par défaut que Biden est in fine choisi. 

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 Ailleurs, sur l’échiquier mondial, c’est la revue de chambre. Au Proche et au Moyen-Orient, on compte les chaussettes et les boutons. Pour les uns, engoncés dans leurs habits de cour bien repassés (Israël, Abu Dhabi, le Qatar, l’Arabie saoudite) ce n’est pas la panique mais la perplexité ; pour d’autres, jusqu’alors ostracisés (La Syrie), c’est un soulagement, car la situation ne pourrait pas être pire ; l’espoir est énorme pour certains (l’Iran). Pour la plupart, rien ne va changer sur le terrain où le Coronavirus mobilise l’attention. La valeur relative des monnaies d’échange sur la table va bouger : la Palestine et Gaza, le Yémen, la Poche d’Idlib, le Golan, les fermes de Chebaa, le tracé des gazoducs, les Iles du Golfe Persique, celles de la Mer Égée sont des negotiating items. La question est de savoir QUI va  négocier ! Et, accessoirement, « par Où commencer à détricoter ? » 

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 Au Liban, ces messieurs et la famille Hariri, honorables capi di tutti capi, sont en conclave ; ils ont à l’esprit la lettre-brûlot[viii]de Hassan Hamadé qu’il faut relire, adressée à la France. Ils sont quarante voleurs dans la Cour des Miracles, étonnés que la Syrie leur réclame des milliards. 

 En Turquie, le président Erdogan, d’origine géorgienne, doit réfléchir et commencer à ramasser les outils qu’il a laissés traîner un peu partout, en Syrie, en Libye, au Kurdistan Irakien, dans le Haut-Karabakh et jusque dans les mosquées de l’Hexagone pour tenter de récupérer la sphère d’influence que le pays occupait au temps de Mehmet II, dont il est l’héritier et le successeur.

En Libye, Le Dr. Mustafa Sannalla, d’origine turque, patron de la National Oil Company (NOC) a réussi à reprendre in extremisles rennes de l’ensemble du secteur pétrolier national. La diplomate américaine Stéphanie Williams reçoit pour le week-end les belligérants au Four Seasons de Tunis : c’est elle qui régale.  

En Israël, Jared Kushner manquera à Benjamin Netanyahu ; les affaires vont rattraper le second aussi vite que les créanciers s’intéresseront de près à l’ancien président Trump et aux siens. L’oléoduc Eilat-Askelon est, certes, un coup de maître mais il est peut-être à la Pyrrhus, car ce pavé dans la mare est un camouflet porté au Nord aux Turcs et Russes et, au Sud, à l’Égypte. 

 En Syrie, d’où le président Bachar, peu disert d’ordinaire, fait une sortie remarquée sur le rôle des banques libanaises[ix], l’on se contente d’observer. Sans la Syrie, RIEN, absolument rien de sérieux et de durable ne peut être entrepris au Proche-Orient. Le to be or not to be de Damas en est le Régime, qui se résume à un homme-symbole. Or, devant l’Histoire, on ne connaît que Napoléon et Hitler à peser de ce poids-là. Il y a quelque chose d’excessif dans l’acharnement des Occidentaux contre le président Assad. Franco lui-même n’avait pas eu d’aussi mauvaise presse. C’est à l’intéressé de se rendre plus aimable, à la croisée des chemins dont Trump lui-même vient sans doute de dégager l’accès. En fait, c’est à lui d’avoir le tact de ne pas rappeler au ministre Le Drian qu’il y a peu, ce dernier finançait les combattants islamistes d’Al Nosra, dont Fabius disait qu’ils faisaient du bon boulot.

 Dans le reste du monde, en Angleterre (avec Boris Johnson !), au Venezuela, en Corée du Nord, en Mer de Chine, etc. le président Biden aura aussi beaucoup à faire ! Avec la Chine, l’Europe et la Russie, pris par ordre alphabétique, pas de problème pour le nouveau président ! Reste la France : « Emmanuel Macron rencontrera-t-il des difficultés à « agir  », comme il dit le souhaiter dans son tweet de bienvenue au Club, avec le 46ème président : i.e. « Les Américains ont désigné leur Président. Félicitations @JoeBiden et @KamalaHarris ! Nous avons beaucoup à faire pour relever les défis d’aujourd’hui. Agissons ensemble !« .

 C’est cavalier. Pour un renvoi, c’est un défi. Pour un prêté, est-ce un rendu ?

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 Dans un second tweet censé traduire fidèlement le premier, le président Macron traduit « Agissons ensemble » par « Let’s work together!« , invitation qui n’est pas tout à fait pareille – moins comminatoire et plus réfléchie. La France est au bord d’une faille, c’est mieux ; sa Diplomatie, le président en tête, a reçu une gifle. Devrions-nous y répondre comme à une insulte faite à notre honneur, selon la Loi du Talion et sa jurisprudence reprise dans le Code d’Hammourabi (1750 avant J.C. en Syrie), ou bien tendre l’autre joue ? Plusieurs attentats rappellent aux Français à quel point les mots peuvent être létaux. Les caricatures sont un langage, éventuellement offensif. Nous avons ouvert le feu, à outrance.

Il existe un proverbe germanique traduit en langue arabe et adopté par les Libanais depuis l’époque des croisades et que tous les voyageurs de l’Orient ont entendu à Beyrouth : « celui dont la maison est de verre doit se garder de jeter des pierres aux autres : 

من كان بيته من الزجاج ، فعليه أنيحذر من إلقاء الحجارة على غيره

[i] https://en.wikipedia.org/wiki/Electoral_Count_Act

[ii] Paul-Marie de La Gorce, Le Dernier empire. Le XXIe siècle sera-t-il américain ?, Grasset, 1996, 241 pages.

[iii] Dont l’ancêtre remonte jusqu’au Moeritherium, un éléphant dont l’aspect ressemble à un porc qui a une trompe de tapir et la taille d’une vache (mammifère herbivore et frugivore d’Amérique tropicale et de Malaisie, dont la tête se plonge par une courte trompe mobile)

[iv] https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_de_l%27arc_de_crise

[v] « Les uns tâchent d’éviter l’œil perçant de l’ennemi par les couleurs simulées qu’ils lui présentent ; par une forme de corps de corps qui le trompe ; par des chutes volontaires qui les font disparaître ; enfin, par l’apparence de la mort dont ils savent, à temps, s’envelopper.  Pierre-André Latreille. « Défense des insectes : Résister à l’ennemi par la ruse » Histoire générale et particulière… des Insectes. An X de la République (1802) page 272

[vi] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89quilibres_pr%C3%A9dateurs-proies

[vii] Les plus engagés attendront jusqu’au début de décembre 2020 que l’application du principe de précaution dit du « Safe Harbor » ait définitivement purgé cette élection présidentielle de l’ensemble de ses scories.

[viii] http://www.comite-valmy.org/spip.php?article12148

[ix] ttps://www.lecommercedulevant.com/article/30123-comment-interpreter-les-propos-de-bachar-el-assad-sur-la-crise-libanaise-

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