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Un film sur le musée de Bangui restitue la mémoire enfouie des Centrafricains

L’imposante bâtisse coloniale où a été installée le musée national de Bangui abrite des trésors enfouis et précieux. Il a fallu la proximité avec les Centrafricains des deux auteurs du film, Andrea Ceriana Mayneri et Edie Laconi, pour s’intéresser pendant cinq années à des collections qui semblaient avoir été abandonnées à leur sort.

Or ce documentaire démontre que ce n’est qu’apparemment le cas. Le titre de leur documentaire résume leur propos: « Rien n’est oublié ». Dans ce pays instable où règnent la pauvreté du peuple et la violence des groupes armés, quelques fonctionnaires  veillent à l’entretien de ce lieu de mémoire. La surprise qu’on découvre dans leurs témoignages, la voici: la survie du musée est essentielle pour ceux qui, faute d’éducation et par peur aussi, ont été privés de leur Histoire.

Avec un infini respect et à travers les rituels de ce musée coupé du temps, les réalisateurs restituent la mémoire enfouie d’un peuple meurtri, soixante cinq ans et cinq coups d’état après l’Indépendance en 1960. 

« Rien n’est oublié”, réalisé par Andrea Ceriana Mayneri et Edie Laconi, et produit par Vincent Gaullier.

 

« Le musée national des arts et des traditions populaires Barthélémy Boganda » se tient au coeur de Bangui où il a été inauguré au lendemain de l’Indépendance. A l’intérieur de la vaste concession plantée de quelques palmiers, l’imposante villa coloniale défraichie s’élève sur deux niveaux soutenue par des piliers de béton qui ont résisté au temps. Sur les murs d’enceinte de la cour du musée, des photos en noir et blanc défraichies racontent quelques bribes de l’Histoire du pays.

Ce musée national porte le nom du premier Président centrafricain, Barthélemy Boganda, le « père de la nation » et l’artisan de l’Indépendance (ci dessus aux cotés du général de Gaulle) qui fut emporté dans un crash peu peu après son élection et sans avoir pu inaugurer le bâtiment. Nos deux réalisateurs ont voulu suivre pas à pas les quelques fonctionnaires qui viennent pourtant veiller sur leur musée comme d’autres participeraient à un pèlerinage quotidien sur les tombes de leurs Saints.

Des oeuvres abimées mais vivantes!

Les oeuvres dont certaines se décomposent sont pour l’essentiel emballées dans des papiers, enfermées dans des caisses en bois ou posées sur de vagues étagère. Ailleurs, des caisses contiennent de vieilles bandes sonores d’où jailliront des comptines et des berceuses dont parle longuement avec émotion un des fonctionnaires du musée. Et d’expliquer comment les femmes dansaient au clair de lune, avant de traduire les psalmodies arrachées au temps: « Pourquoi tu cries comme cela? Ne pleure pas bébé, doucement, doucement ».

Dans les premières images filmées avec une lampe torche au coeur de la nuit, le vieux gardien du musée désormais à la retraite apparait dans un dénuement total. Sans maison ni soutien, le vieil homme tente de survivre dans la hantise d’une mort qui le surprendrait enveloppé dans une couverture dans la cour du musée.

Assis sur une marche dans la cour du musée, « Papa Pierre » écoute en permanence des bribes d’informations sur sa petite radio. Autant d’échos d’un pays livré à une guerres civile sans issue, ni véritable signification. Notre gardien ne réagit pas, les bulletins d’information semblent glisser comme l’eau qui ruisselle parfois dans la cour sans jamais l’atteindre. L’essentiel est ailleurs. « Nous n’avons rien explique-t-il, nous ne vivons que par la grâce de Dieu. Les choses de ce monde passeront, celles de Dieu sont éternelles » 

Des collections « belles aux yeux »

Face aux rares questions de nature politique qui ne sont pas le coeur de ce documentaire, les principaux acteurs de ce documentaire se réfugient dans un même silence. L’administrateur du musée, d’une élégance achevée dans ses belles chemises colorées, est catégorique. Pas question de confondre « la politique » des politiciens qui ne serait pas « à son niveau » et « sa politique » à lui, la seule qui importe: « Je suis au service de ma famille et de mon travail au musée ». L’essentiel pour lui est d’évoquer ses rêves d' »une réhabilitation » et « d’une numérisation du musée ». « Nous avons un grand patrimoine, il s’agit d’éduquer le public et plus encore, de lui offrir de la délectation. Nos collections sont belles aux yeux ».

À l’étranger, le seul nom de Centrafrique convoque trop souvent des images de violence: l’empereur Bokassa, dictateur et criminel, cinq coups d’Etat et six tentatives, le tout depuis 1960, l’année de l’indépendance de l’ancien Oubangui-Chari. En 2013, un conflit armé opposant la Séléka, les Antibalaka et l’armée centrafricaine s’étend à la totalité du pays. C’est lors d’une descente d’un de ces groupes armés que le musée national est en grande partie mis à sac. En 2020, l’arrivée des mercenaires russes et l’influence du Rwanda complexifie encore une situation dramatique. De cette suite de conflits armés, les fonctionnaires du musée ne veulent pas parler: « Je suis apolitique, dit l’un d’eux, ma famille est apolitique ».

Un des mérites des auteurs du documentaire est de ne surtout pas brusquer leurs interlocuteurs, ni d’interpréter leurs silences.  L’essentiel du film est ailleurs qui pose la question de la mémoire d’un peuple et les traces laissées dans les esprits par la construction d’une Nation.

LES RÉALISATEURS ET DU PRODUCTEUR

  • Andrea CERIANA MAYNERI est anthropologue à l’Institut des Mondes Africains du CNRS. Il s’intéresse aux usages sociaux du passé et de la mémoire, qu’il a interrogés dans leur lien avec les représentations de la sorcellerie et de l’invisible. Il travaille sur plusieurs terrains : en Afrique centrale (Centrafrique, Tchad) et dans les archives coloniales et missionnaires. « Rien n’est oublié » est son premier film. Il mène actuellement des recherches dans des archives coloniales, sur des mouvements prophétiques anticoloniaux et leur répression au Congo belge et dans l’Oubangui-Chari français. 
     
  • Edie LACONI Après des études universitaires d’Histoire du cinéma, Edie Laconi devient régisseur de films de fiction en parallèle d’une activité d’assistant réalisateur de films documentaires. Il réalise ensuite ses propres films documentaires.
     
  • Vincent GAULLIER est producteur à Look at Sciences, société qui depuis plusieurs années investit le champ du documentaire avec pour prisme principal la société et ses évolutions impulsées par l’avancée des connaissances. Il a récemment produit Une maille après l’autre, un film de Nicolas Mingasson à propos des traumatismes de guerre vécus par les femmes en Bosnie-Herzégovine et de leur réparation par le tricot (70’, en coproduction avec La Chambre aux fresques et Vosges TV – inédit) , ou encore Anthropocène, l’implacable enquête, de Cédric Defert, écrit avec Cécile Dumas (Grand Prix Pariscience 2025, 58′ – en coproduction avec ARTE France, NHK, Ushuaïa TV). Il est aussi réalisateur : Il est temps d’atterrir (DOK Leipzig 2025, FReDD International Environmental Film Festival 2025), co-réalisé avec Raphaël Girardot
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Nicolas Beau
Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)