Alors que les tensions militaires s’intensifient au Moyen-Orient, un documentaire iranien consacré à l’émancipation des femmes dans un village rural accède pour la première fois aux Oscars. Cutting Through Rocks retrace huit années de transformation sociale portée par une élue locale.

En pleine escalade militaire impliquant l’Iran et ses adversaires régionaux, un documentaire iranien consacré à l’émancipation des femmes vient de franchir une étape historique. Cutting Through Rocks est devenu le premier documentaire iranien jamais nommé aux Oscars. Une reconnaissance internationale qui intervient dans un contexte politique particulièrement tendu pour la République islamique, visée par des frappes américano-israéliennes.
Le film suit pendant huit années le parcours de Sara Shahverdi, conseillère municipale dans un village reculé d’Iran. Élue dans une communauté rurale profondément marquée par les traditions patriarcales, elle entreprend d’y transformer progressivement la place des femmes.
Au départ, ses initiatives peuvent sembler modestes. Elle commence par apprendre aux adolescentes à conduire une moto — un geste qui, dans ce contexte social, revêt une portée symbolique forte. La mobilité représente en effet une forme d’indépendance dans des régions où les femmes sont souvent confinées à l’espace domestique.
Peu à peu, son action prend une dimension plus large. Sara Shahverdi s’attaque notamment à la question de la propriété foncière, un domaine où les femmes sont largement désavantagées. En travaillant avec les habitantes du village, elle contribue à faciliter leur accès à la propriété et à encourager leur autonomie économique.

Pour les réalisateurs du film, Sara Khaki et Mohammadreza Eyni, cette transformation progressive n’aurait pu être racontée sans un long travail d’observation. Le couple de documentaristes a suivi la conseillère municipale pendant huit ans, accumulant des images qui témoignent de l’évolution des mentalités dans cette communauté rurale.
« Elle commence par apprendre aux jeunes filles à conduire une moto, puis elle travaille à créer un accès à la propriété foncière pour les femmes », explique Sara Khaki. Cette progression, presque imperceptible au départ, finit par produire des effets tangibles dans la vie quotidienne du village.
Aujourd’hui, expliquent les réalisateurs, certaines idées autrefois controversées ne suscitent plus la même résistance. « Désormais, on entend dire que le fait pour les femmes de conduire une moto n’est plus vraiment un sujet », observe la cinéaste.
Le documentaire montre aussi comment ces évolutions modifient progressivement l’organisation sociale. Davantage de femmes deviennent cheffes de foyer, prenant en charge les décisions économiques et familiales. Dans un pays marqué par un système patriarcal profondément enraciné et par un conservatisme religieux strict, ces transformations prennent une dimension particulière.
Une histoire locale au message universel
Pour Mohammadreza Eyni, Cutting Through Rocks dépasse largement le simple récit d’une initiative locale. Le film propose aussi une réflexion sur l’exercice du pouvoir et sur la manière dont celui-ci peut être utilisé.
« Dans notre film, nous avons un personnage qui utilise réellement le pouvoir dont elle dispose pour donner du pouvoir aux autres », explique-t-il. Contrairement à certaines formes d’autorité fondées sur le contrôle ou la répression, Sara Shahverdi s’efforce au contraire de créer un espace où d’autres peuvent agir.
Selon le documentariste, cette approche constitue un contre-exemple face aux régimes autoritaires qui se multiplient dans différentes régions du monde. L’histoire racontée dans le film rappelle qu’une transformation sociale peut aussi émerger de l’action locale, de décisions concrètes prises au plus près des communautés.
Le moment de la nomination aux Oscars a également offert aux réalisateurs une tribune internationale inattendue. Alors que l’Iran traversait une nouvelle période de tensions politiques et de répression contre des manifestants contestataires, la campagne pour les Oscars a permis au film de circuler dans de nombreux festivals et projections.
Pour les deux cinéastes, ces rencontres ont donné lieu à des échanges marquants avec d’autres réalisateurs et producteurs venus du monde entier. « Nous avons eu tellement de conversations incroyables avec les autres nommés à propos de l’Iran et de ce qui s’y passe », raconte Mohammadreza Eyni.

À Hollywood, ils disent avoir trouvé un espace de dialogue et de solidarité, loin des tensions politiques qui agitent leur pays. « C’est incroyable d’avoir le sentiment d’être dans un endroit sûr et d’avoir des collègues qui vous soutiennent réellement », ajoute le réalisateur.
Au-delà de la reconnaissance artistique, cette nomination rappelle aussi le rôle que peuvent jouer les récits dans les périodes d’incertitude politique. Pour les deux cinéastes, raconter l’histoire de Sara Shahverdi revient à affirmer qu’un changement social reste possible.
« Chaque jour, nous nous réveillons avec des nouvelles absurdes, des dirigeants qui prennent des décisions irresponsables », observe Mohammadreza Eyni. Dans ce contexte, estime-t-il, les histoires sur le leadership et sur la capacité d’agir deviennent plus nécessaires que jamais.
Selon lui, l’expérience vécue pendant la campagne des Oscars a permis de rappeler une conviction centrale du film : la transformation des sociétés ne passe pas uniquement par les grandes décisions politiques ou les changements institutionnels. Elle peut aussi naître de gestes simples, portés par des individus déterminés.
La nomination de Cutting Through Rocks marque ainsi une étape importante pour le cinéma documentaire iranien, rarement représenté dans les grandes cérémonies internationales.
Le film devra cependant faire face à une concurrence solide lors de la 98e cérémonie des Oscars. Il est en compétition avec Come See Me in the Good Light, Mr. Nobody Against Putin, La voisine idéale et The Alabama Solution: Inside the Prison System.
La cérémonie se tiendra le 15 mars à Hollywood. Quel que soit le résultat final, la présence de Cutting Through Rocks parmi les nominés constitue déjà une reconnaissance significative pour ce documentaire qui raconte, à travers l’histoire d’un village iranien, la possibilité d’un changement social porté par les femmes.






























