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Teresa Castro porte la scène africaine lusophone en Europe

Teresa Castro

À la tête de la Délégation en France de la Fondation Calouste Gulbenkian, Teresa Castro met en lumière une scène artistique encore peu visible en Europe : celle des artistes et commissaires africains lusophones. Résidences, co-création et dialogue transnational structurent une stratégie culturelle tournée vers l’inclusion et la transmission. Dans un entretien accordé à Mondafrique, elle détaille cette orientation.

Depuis un an et demi, Teresa Castro dirige la Délégation en France de la Fondation Calouste Gulbenkian. Sous son impulsion, l’institution développe une programmation qui met l’accent sur une scène artistique encore marginalisée dans les circuits européens : celle des artistes et curateurs issus des pays africains lusophones.

Cette orientation se traduit concrètement en 2026 par deux initiatives structurantes. À Paris, la résidence
« Création et Engagement », menée en partenariat avec Thanks for Nothing, accueille l’artiste Manuela Jardim pour trois mois à partir du 23 mars. Lauréate de l’édition 2026, elle développe une pratique engagée autour des enjeux sociaux et environnementaux, en lien avec des publics éloignés de la culture à travers des ateliers de co-création. Un colloque est prévu au Louvre le 26 mars, avant une exposition à partir du 11 juin 2026.

Manuela Jardim

À Marseille, la Fondation lance une résidence curatoriale en collaboration avec la Friche Belle de Mai et Triangle-Astérides. Prévue du 24 août au 24 novembre 2026, elle s’adresse à des commissaires d’exposition originaires du continent africain lusophone. Pensée comme un temps long d’immersion et de recherche, elle vise à accompagner l’émergence de nouvelles voix curatoriales et à inscrire durablement ces scènes dans les réseaux professionnels européens.

À travers ces projets, Teresa Castro défend une conception de la culture comme espace de dialogue, capable d’interroger les héritages coloniaux, les migrations et les inégalités contemporaines.

ENTRETIEN

Pourquoi avoir choisi de mettre en lumière la scène africaine lusophone ?
Ce choix s’inscrit dans la continuité des activités de la Fondation au Portugal. Le département des partenariats avec l’Afrique y mène déjà un travail de soutien à l’internationalisation des artistes et des curateurs issus de ces scènes. Mais il répond aussi à un constat : malgré leur vitalité, ces scènes restent encore peu connues en Europe, alors même qu’elles entretiennent des liens historiques et culturels étroits avec le Portugal.

La résidence parisienne repose sur la co-création avec des publics éloignés de la culture. Que change cette approche ?
Elle transforme profondément la manière de concevoir l’engagement artistique. L’artiste n’est plus uniquement un créateur isolé, mais devient l’initiateur d’un cadre collectif où chacun peut participer. Cette démarche implique une écoute réelle, une adaptation aux réalités sociales et territoriales des participants. Elle permet de faire émerger des formes artistiques nourries d’expériences vécues. L’engagement n’est plus abstrait : il devient concret, incarné dans des ateliers collaboratifs. Cette approche rend aussi la création contemporaine plus accessible, en valorisant les récits et les vécus de chacun.

À Marseille, vous accompagnez des commissaires africains lusophones. Quel rôle peuvent-ils jouer en Europe ?
Cette résidence vise avant tout à encourager des rencontres et des échanges. Le paysage artistique européen peut bénéficier de ces perspectives extérieures. Ces commissaires apportent des regards situés, qui permettent de questionner des angles morts, de revisiter certaines histoires et d’ouvrir de nouveaux récits. Il ne s’agit pas seulement de corriger des oublis, mais aussi d’inventer de nouvelles manières de penser et de montrer l’art.

Comment la création artistique peut-elle contribuer à réfléchir aux héritages coloniaux et aux inégalités ?
Une partie de la création contemporaine participe déjà activement à ces débats. Le monde de l’art a joué un rôle important pour faire émerger ces questions dans l’espace public, notamment celles liées aux héritages coloniaux. En tant que pratique critique, l’art a la capacité de transformer nos manières de voir. Il permet de déplacer les regards, de complexifier les récits et de proposer d’autres grilles de lecture du monde.

Quelle place la Fondation souhaite-t-elle occuper dans ce dialogue entre Europe, Afrique et espaces lusophones ?
Le dialogue transnational est au cœur de la mission de la Délégation en France. Sa création, il y a plus de soixante ans, répondait déjà à cette ambition. Aujourd’hui, elle se conçoit comme un carrefour, un espace à partir duquel de nouveaux réseaux peuvent se construire. Le Portugal accueille une importante diaspora africaine, ce qui rend ce dialogue avec les scènes lusophones particulièrement pertinent.

Qu’est-ce qui manque encore pour une reconnaissance pleine de ces scènes en Europe ?
Elles restent moins visibles que les scènes africaines francophones ou anglophones. Le principal enjeu est donc de créer des occasions de rencontre et d’inscrire ces collaborations dans la durée. Il ne suffit pas d’exposer ponctuellement : il faut accompagner les artistes et les commissaires sur le long terme pour permettre une véritable reconnaissance.

Atelier de co-création au Centre Pompidou.

À travers ces résidences, la Fondation Calouste Gulbenkian cherche à dépasser une logique de simple diffusion pour construire des échanges durables. En misant sur la co-création, l’accompagnement curatoriale et les circulations transnationales, elle contribue à redéfinir les équilibres d’un paysage artistique européen encore marqué par des asymétries de visibilité.

Dans un contexte où les institutions culturelles sont de plus en plus interrogées sur leur capacité à refléter la diversité des récits et des expériences, cette stratégie apparaît comme une tentative concrète de rééquilibrage. Elle ne vise pas seulement à intégrer de nouvelles scènes, mais à transformer les cadres mêmes dans lesquels elles sont perçues et valorisées.