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Quand le Louvre réinvente l’universel

Galerie des cinq continents - 13 et 14 novembre 2025

À l’heure où les crispations identitaires fragilisent l’idéal universaliste, le Louvre esquisse une réponse audacieuse : faire dialoguer les cultures par les œuvres. Avec la Galerie des Cinq Continents, le musée interroge son rôle humaniste face aux replis idéologiques contemporains.

Par Christian Labrande

Dans un monde morcelé comme jamais par les passions identitaires quel peut être le rôle des musées ? Peuvent-ils être encore porteurs d’un humanisme partout menacé par des idéologies totalitaires ?

Le sujet a été récemment abordé dans Mondafrique à l’occasion de l’interview que nous avait accordée le 24 novembre dernier le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne. Il avait alors analysé le sens que prenait l’ouverture au Louvre de nouvelles salles où des chefs-d’œuvre des arts premiers d’Afrique, d’Océanie et des Amériques cohabitent avec des chefs d’œuvres de l’art occidental. Une manière pour lui d’enfin faire dialoguer des œuvres porteuses de l’universel de chaque culture.



Souleymane Bachir Diagne

L’ouverture de ce nouvel espace, des salles vastes et épurées restructurées par l’architecte Jeam-Michel Wilmotte marque en effet un tournant dans la vie du Louvre. Cet ensemble de salles ouvert au public depuis le 3 décembre dernier et appelé Galerie des cinq Continents dispose de sa propre entrée d’un espace d’accueil et de sa propre billetterie.

L’ouverture a été accompagnée d’un cycle de cinq conférences données au Louvre par Souleymane Bachir Diagne et d’un ouvrage du même auteur Les Universels du Louvre. Le philosophe y montre, de nombreuses illustrations à l’appui, comment la confrontation des arts classiques occidentaux et ceux des arts premiers peut transformer notre regard sur les musées et partant, leur vocation universaliste.

Du musée occidental au musée-monde

Malheureusement cette actualité s’est fortuitement télescopée avec une autre actualité, certes plus spectaculaire, mais aussi plus anecdotique au regard des enjeux des questions soulevées par le philosophe africain. Si, comme chacun sait, le Musée a perdu à cette occasion quelques « trésors » (essentiellement de la joaillerie Empire…) gageons qu’il n’a pas perdu au change avec l’ouverture de cette Galerie des Cinq Continents où sont donc, pour la première fois, mises en relation des œuvres du Louvre avec un ensemble de provenant du Musée du Quai Branly, du musée Guimet, mais aussi du musée de la marine et de la Bibliothèque nationale. Un dépôt exceptionnel du Nigéria complète cette présentation de plusieurs millénaires de création humaine.

L’introduction des arts extra européens dans les collections du Musée du Louvre n’est cependant pas une nouveauté. Les Universels du Louvre revient sur la passionnante histoire de ce Musée, créé en 1793 sous le nom de Museum central des Arts. On l’ignore généralement, mais certaines salles de ce Museum accueillaient dès sa création des œuvres extra européennes. Toutefois celles-ci seront transférées en 1937 dans le nouveau musée du Trocadéro, le Musée de l’homme.

Souleymane Bachir Diagne le souligne opportunément, la vision dominante de l’histoire de l’art a longtemps été sans partage celle d’un européo centrisme radical, nourri notamment par la vision de Hegel, le philosophe allemand qui soutenait dans sa Philosophie de l’Histoire    que seuls les peuples européens avaient une histoire, les autres peuples restant tributaires d’un état de nature et donc voués au sommeil de la Raison…

Seuls se démarqueront de cette triste réduction les tenants des avant-gardes dadaïstes et surréalistes manifestant notamment leur intérêt pour que l’on appelait alors « l’art nègre ».   Et dans les années trente, les expositions organisées par les idéologues nazis consacrées à l’«art dégénéré» (Entartete Kunst) faisaient voisiner les œuvres des avant-gardes occidentales, celles de Picasso, Kandinsky, Soutine… avec des masques africains et autres objets jugés primitifs.

L’ouverture du musée du Musée du Quai Branly se traduisit certes par un regain d’intérêt pour les arts premiers (ou arts lointains, les dénominations sont multiples…), mais cet intérêt se matérialisait encore par la création de lieux spécifiques : à chaque établissement muséal son ère culturelle et son époque.

En 2000 l’ouverture au Louvre du Pavillon des Sessions voulue par le Président Jacques Chirac, marquera une étape nouvelle et controversée, Pierre Rosenberg, notamment alors Président du Louvre y sera, farouchement opposé. Et encore ne s’agissait-il que de montrer, dans un espace dédié, mais là encore isolé du reste des collections du Musée, une série d’œuvres témoignant de, l’extraordinaire richesse créative des arts non européens, dont attestait puissamment l’ouverture du Musée du Quai Branly.

Le pari d’un dialogue vivant entre les cultures

La nouvelle étape, voulue par l’actuelle Présidente du Louvre, Laurence des Cars, sera d’amorcer le dialogue, dans cette galerie des Cinq Continents, du proche et du lointain, à savoir entre certains des chefs-d’œuvre de l’art occidental provenant des collections du Louvre avec des œuvres venues des autres continents.

Or cette volonté de faire dialoguer les cultures à travers les objets artistiques est depuis longtemps un terrain de réflexion du philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diaye, c’est la raison pour laquelle le Louvre l’a invité pour concevoir, en liaison avec les conservateurs du musée, cette nouvelle Galerie des cinq continents. 

À cette confrontation inédite dans un Musée sont consacrés deux chapitres du nouveau livre de Bachir Diagne es Universels du Louvre. Dans ces deux chapitres intitulés apparentement et dialogue Bachir Diagne, développe longuement sa conception du musée comme lieu privilégié d’un dialogue des cultures. Un musée « qui soit autre chose qu’un cimetière où déambulent les promeneurs du dimanche ou les intellectuels du lundi » selon la formule du philosophe Maurice Merleau Ponty commenté par Bachir Diagne. Avant lui Paul Valéry avait dénoncé cette tendance à la momification de notre culture muséale. Et après lui, un certain Bob Dylan, qui avait asséné « les grandes peintures ne devraient pas être dans les musées, les musées sont des cimetières ». et à propos de cimetière peur revenir à l’esprit le mot du grand G. K.  Chesterton: « les morts ne demandent pas à être pleurés, mais à être prolongés.»  La confrontation avec leurs lointains voisins serait assurément une bonne manière de faire sortir les artistes de leur profond sommeil.

Alors, trêve de commentaires, courez voir cette nouvelle galerie des Cinq Continents. Le dialogue entre les chefs d’œuvresdu lointain et ceux de notre Panthéon occidental y est encore présenté de manière embryonnaire, mais les quelques essais en ce sens sont très convaincants ; telle cette juxtaposition d’une vierge à l’enfant espagnole de la Renaissance et du même motif traité à la même époque par un sculpteur africain. Et Les Universels du Louvre, ouvrage abondamment illustré, ouvre maintes autres pistes dans cette direction ; par exemple la juxtaposition des deux expressions de sérénité émanant d’un masque baule (Afrique de l’Ouest) exposé au Metropolitan Museum et celle d’une certaine Mona Lisa fameuse pensionnaire du Louvre. 

Conseils pratiques : on accède à la galerie des Cinq Continents par une entrée spécifique, par la Porte dite des Lions au bout du Pavillon de Flore. Cet accès est encore peu fréquenté et contraste donc avec la presse qui règne à l’entrée principale par la Pyramide. La visite de la nouvelle galerie peut être suivie par celle des autres salles du musée notamment celles toutes proches consacrées à la peinture espagnole, puis à la Grande Galerie….

Souleymane Bachir Diagne. Les Universels du Louvre. Albin Michel/Musée du Louvre. 2025. 234 pages. 22, 90 euros.