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Le Quai Branly à l’heure de la mode africaine

Au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, l’exposition Africa Fashion retrace l’essor international de la mode africaine, entre héritages textiles, gestes politiques et créations contemporaines. Du Ghana au Mali, du Nigéria au Kenya, elle révèle une histoire culturelle foisonnante, longtemps sous-estimée.

Par Christian Labrande

Africa Fashion, la vaste exposition organisée au sein du Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, propose un parcours sensible dans l’histoire du continent africain, du Nigéria à l’Afrique du Sud, du Niger au Ghana, du Mali au Kenya. Un parcours d’une grande richesse car la mode africaine, à l’image de la musique notamment, a désormais un retentissement international.

C’est d’ailleurs originellement à Londres, à l’initiative du Victoria and Albert Museum, qu’a été conçue l’exposition, qui a ensuite voyagé à New York, Portland, Chicago, Melbourne et Montréal. La commissaire générale de l’exposition, Christine Checinska, spécialiste de l’histoire coloniale et postcoloniale, a tenu à faire commencer l’exposition à la période des indépendances dans les années soixante. Ces années sont synonymes, au-delà de la simple émancipation politique, de renaissance culturelle et d’un sentiment nouveau de fierté de l’identité africaine.

Les jeunes gouvernements cherchent alors à dynamiser l’industrie textile et incitent les populations à porter des tissus fabriqués localement, alors que de nouveaux dirigeants comme le Ghanéen Kwame Nkrumah et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor considèrent l’art et la culture comme essentiels pour représenter leurs pays sur la scène internationale.

Se vêtir peut alors devenir un geste politique. Nkrumah est ainsi représenté sur des clichés revêtu de tissus kente, composés de bandes richement colorées tissées à partir de soie ou de coton, et dont les motifs reflètent le statut social et le genre de ceux qui les utilisent. Le visage de Nelson Mandela apparaît incrusté sur un tissu commémorant le Congrès national africain.

L’exposition propose un parcours fascinant à travers de superbes exemples de tissus qui sont le reflet d’une longue histoire du textile en Afrique, jusqu’à inspirer au sculpteur El Anatsui cette formule radicale: «Le tissu est à l’Afrique ce que les monuments sont à l’Occident». Quoi qu’il en soit, taillées sur mesure ou drapées librement, les étoffes dont sont parés les nombreux mannequins jalonnant le parcours de l’exposition sont montrées enveloppant les corps comme une seconde peau.

L’exposition se prolonge par un hommage à quelques-uns des designers remarquables qui ont permis à la mode africaine d’accéder à la reconnaissance internationale. Avec, en premier lieu, ceux basés à Londres, la métropole la plus cosmopolite d’Europe où, à l’instar de ce qui se constate dans le domaine des musiques actuelles, les designers africains ont pu, dès les années 1980, trouver une terre d’élection et imposer leurs visions mondialistes de la mode.

Créateurs sans frontières

C’est notamment le cas de Kofi Ansah, surnommé «l’enfant terrible de la mode ghanéenne», qui a perfectionné son art auprès de grandes figures de la mode londonienne et lance avec succès une collection comprenant vestes, bustiers, robes et chaussures fabriqués dans du denim, un tissu utilisé notamment pour la confection de pantalons et de vestes en jean. Soit un bon exemple de fusion entre savoir-faire africain et culture mondialisée!

Autre grande figure à l’honneur dans les galeries du Quai Branly, le Malien Chris Seydou. Grand admirateur de la mode française, il s’installe à Paris au début des années soixante-dix. Son travail atteint son apogée avec l’utilisation du bogolanfini, un tissu fabriqué originellement par les Bambaras et fait de coton ou de laine teints avec de la boue fermentée. Traditionnellement utilisé pour des drapés, Chris Seydou fait de ce tissu un matériau de couture qui obtient un grand succès.

Comme chez la plupart des couturiers africains, ce qui domine dans le savoir-faire de Chris Seydou, c’est la matérialité du tissu qui guide son travail. Le mannequin Lydie Ullmann parle ainsi de son approche: «Il commençait toujours par le tissu. Il le prenait, le drapait sur moi. Il passait ensuite des jours entiers à développer son idée. Il allait dans les cafés, regardait ce qui se passait dans la rue. Puis, une fois qu’il avait tout en tête… il s’enfermait pendant dix jours et ressortait avec une collection.»

Africa Fashion rend aussi compte de quelques aspects marquants des créateurs de mode africains les plus actuels. À ces deux extrêmes que sont, d’une part, le minimalisme, bien présent comme en réponse au lieu commun qui voudrait réduire la mode africaine à la richesse des coloris et des tissus. À l’autre extrême, des designers qui optent pour l’art de la combinaison dans la vêture, des sortes de costumes qui semblent inspirés par la technique des «cadavres exquis» surréalistes. Le meilleur exemple en est la marque Iamisigo, présente surtout à Lagos, Nairobi et Accra, qui conçoit ses vêtements comme une immersion dans des techniques matérielles anciennes, du raphia congolais au coton tissé à la main du Kenya.

La présentation à Paris d’Africa Fashion n’est pas une simple reprise de celle du Victoria and Albert Museum. Les commissaires parisiens ont eu l’heureuse initiative de proposer une sélection de ses collections de photos, comme ces grands autoportraits de Samuel Fosso reprenant des clichés fameux de figures majeures de l’histoire noire, tels que Malcolm X par Richard Avedon ou ce cliché d’Angela Davis provenant de son avis de recherche par le FBI.

Dans la dernière salle de l’exposition, le musée français propose une grande variété de tissus et costumes issus de ses collections. On est un peu submergé par tant de richesses et d’éclectisme, mais qui s’en plaindrait…

Africa Fashion, jusqu’au 12 juillet. Musée du Quai Branly-Jacques Chirac. 37, quai Jacques-Chirac, 75007 Paris.

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