La prestigieuse collection Abou Adal, rassemblant 272 icônes chrétiennes d’Orient du XVe au XXe siècle, intègre le futur département des Arts de Byzance et des chrétientés en Orient du Louvre. Cette acquisition majeure, fruit d’une passion familiale, transforme le musée parisien en centre de référence mondial pour l’art de l’icône.
Belinda Ibrahim
C’est au début des années 1950, dans un Liban alors considéré comme la « Suisse du Moyen-Orient », que commence l’extraordinaire aventure de la collection Abou Adal. Georges Abou Adal, animé par une curiosité insatiable pour l’art sacré oriental, acquiert ses premières icônes en 1952. Ce qui débute comme un intérêt personnel se transforme rapidement en une quête passionnée pour sauvegarder et documenter un patrimoine artistique alors largement méconnu en Occident.
Entre 1952 et le début des années 1970, période d’effervescence culturelle au Liban avant les troubles civils, Georges Abou Adal parcourt inlassablement le Moyen-Orient, l’Europe de l’Est et la Méditerranée orientale. Il fréquente assidûment les ventes aux enchères, établit des contacts privilégiés avec des marchands spécialisés et visite monastères et églises orthodoxes. Chaque acquisition est méticuleusement documentée, contextualisée, étudiée.
Cette passion, transmise comme un précieux héritage, sera poursuivie avec la même ferveur par son fils, Freddy Abou Adal. Ce dernier, conscient de l’importance du legs paternel, complète judicieusement la collection dans les années 1990, participant activement aux ventes publiques internationales alors que le marché de l’art religieux oriental connaît un regain d’intérêt. Sous son impulsion, la collection s’enrichit d’œuvres rares et significatives, comblant certaines lacunes chronologiques ou géographiques.
« Notre collection raconte une histoire familiale autant qu’une histoire artistique et spirituelle », confiait Freddy Abou Adal lors de l’exposition de Genève en 1997. « Chaque icône porte en elle les traces des mains qui l’ont créée, vénérée, sauvegardée et transmise jusqu’à nous. »
Cette transmission prend aujourd’hui une dimension universelle avec l’acquisition par le Louvre, assurant la pérennité et l’accessibilité d’un ensemble constitué patiemment pendant plus de soixante-dix ans.
Une remarquable diversité
Ce qui distingue fondamentalement la collection Abou Adal, c’est sa remarquable diversité géographique et chronologique. Avec ses 272 œuvres couvrant cinq siècles, elle offre un panorama sans équivalent des différentes écoles et traditions d’iconographie chrétienne orientale.
Les icônes grecques y côtoient celles des Balkans, les œuvres russes dialoguent avec celles de Transylvanie et de Valachie. On y trouve des exemplaires rares d’icônes crétoises du XVe siècle, témoignant de l’influence vénitienne, des pièces balkaniques aux influences ottomanes, et d’importantes œuvres du style « brâncovanesc » de Valachie, fusion unique d’éléments byzantins et occidentaux.
La véritable singularité de cette collection réside toutefois dans son important ensemble d’icônes levantines et melkites. Acquises majoritairement avant l’exposition révélatrice du musée Nicolas Sursock à Beyrouth en 1969, ces œuvres constituent un témoignage exceptionnel de l’art chrétien arabophone de Syrie, du Liban et de Jérusalem aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ces pièces illustrent le renouveau artistique qui accompagna la revitalisation du patriarcat grec d’Antioche, particulièrement dans les ateliers d’Alep, alors carrefour commercial et culturel entre Orient et Occident.
La collection se distingue également par l’abondance de signatures d’artistes identifiés, parmi lesquels figurent des maîtres reconnus comme Mikhaïl Damaskinos ou les frères Georgios et Frangos Kontaris. Cette particularité, rare dans le domaine des icônes où l’anonymat était souvent de mise, confère une valeur historique et documentaire supplémentaire à l’ensemble.
Parmi les pièces maîtresses de la collection, plusieurs se distinguent par leur rareté iconographique ou leur qualité exceptionnelle.
Une grande icône représentant le premier Concile de Nicée (325) constitue une rareté absolue. Cette œuvre, réalisée probablement au XVIIe siècle, illustre la réunion des 318 Pères de l’Église qui établirent le Credo nicéen, fondement doctrinal du christianisme. L’empereur Constantin y figure au centre, entouré des évêques venus des quatre coins de l’Empire romain pour définir la nature divine du Christ, en réponse à l’hérésie arienne.
Tout aussi remarquable est l’icône de la « Fête de l’Orthodoxie », commémorant la restauration du culte des images après la crise iconoclaste qui déchira l’Empire byzantin entre 726 et 843. Cette œuvre célèbre le triomphe des défenseurs des icônes et constitue, par sa mise en abyme, une justification théologique de la représentation du divin.
La collection recèle également plusieurs « vita-icônes », où l’image centrale du saint est entourée de scènes narratives illustrant les épisodes marquants de sa vie. Celle consacrée à saint Jacques le Perse, martyr du Ve siècle décapité pour avoir refusé d’abjurer sa foi chrétienne, présente en périphérie douze scènes de son supplice avec une minutie saisissante.
Les représentations des saints stylites, Siméon l’Ancien et Siméon le Jeune, constituent un autre joyau de la collection. Ces ascètes qui vécurent sur des colonnes (stylos en grec) pour se rapprocher du ciel et s’éloigner des tentations terrestres sont particulièrement vénérés dans la tradition syriaque. Leurs représentations témoignent du renouvellement hagiographique opéré au XVIIe siècle pour promouvoir les sanctuaires locaux et raviver les pèlerinages.
Deux étapes muséales décisives
Avant son acquisition par le Louvre, la collection Abou Adal a connu deux moments charnières qui l’ont révélée au grand public et à la communauté scientifique.
La première exposition majeure eut lieu en 1993 au musée Carnavalet à Paris. Intitulée Icônes arabes, art chrétien du Levant, elle constitua pour de nombreux visiteurs une véritable découverte de l’art chrétien oriental. Le catalogue, rédigé par des spécialistes internationaux, contribua significativement à la reconnaissance académique de ces œuvres longtemps considérées comme marginales dans l’histoire de l’art byzantin.
En 1997, le Musée d’art et d’histoire de Genève accueillit à son tour une exposition plus complète de la collection, élargissant le propos aux différentes écoles représentées. Cette manifestation, accompagnée d’un important colloque international, permit d’établir des comparaisons stylistiques et iconographiques entre les différentes traditions et d’affiner la chronologie de certaines œuvres.
Depuis ces expositions fondatrices, de nombreuses pièces de la collection ont été prêtées pour des manifestations thématiques et ont fait l’objet d’études approfondies dans des publications scientifiques de référence. Des chercheurs de renom comme Mat Immerzeel, Virgil Cândea ou Agnès-Mariam de la Croix ont contribué à contextualiser ces œuvres dans l’histoire complexe des chrétientés orientales et de leurs interactions avec les cultures environnantes.
L’acquisition par le Louvre marque l’aboutissement de ce processus de reconnaissance et offre désormais une visibilité institutionnelle sans précédent à cet ensemble. Elle s’inscrit dans une dynamique de réévaluation globale de l’art post-byzantin, longtemps relégué au second plan par l’historiographie occidentale.
L’intégration de la collection Abou Adal constitue une pierre angulaire du futur département des Arts de Byzance et des chrétientés en Orient, dont l’ouverture est prévue en 2027 au sein du Louvre.
Ce département innovant, qui réunira près de 20.000 œuvres, illustrera la richesse et la diversité des expressions artistiques chrétiennes sur un vaste territoire allant de l’Éthiopie à la Russie, des Balkans au Proche-Orient. Il permettra de dépasser les cloisonnements traditionnels entre art byzantin, art post-byzantin et arts des chrétientés orientales pour proposer une vision transversale et comparative de ces traditions.
La collection Abou Adal y jouera un rôle fondamental, complétant les fonds existants et les acquisitions ponctuelles réalisées depuis 2022. Elle permettra notamment d’établir des ponts chronologiques et stylistiques avec les œuvres plus anciennes déjà présentes dans les collections du musée, comme l’icône du Christ et l’abbé Ména découverte à Baouît en Moyenne-Égypte, datant du VIIIe siècle.
Pour marquer l’importance de cette acquisition et poser les jalons scientifiques du futur département, un colloque international intitulé « En chair et en or: regards sur l’icône, XVe-XXe siècle » est organisé conjointement par le Louvre, le Collège de France et l’École du Louvre les 7 et 8 avril 2025. Cette manifestation réunira des spécialistes venus des États-Unis, d’Europe et du Proche-Orient.
Quand le futur département des Arts de Byzance et des chrétientés en Orient ouvrira ses portes en 2027, les visiteurs du monde entier pourront contempler ces icônes où la lumière de l’or dialogue avec la profondeur des regards, témoignant ainsi de cette quête millénaire pour représenter l’irreprésentable.