À la Berlinale, la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania a refusé un prix pour protester contre ce qu’elle considère comme une relativisation des souffrances palestiniennes. Un geste politique fort qui a marqué le festival et relancé le débat sur Gaza.
En refusant un prix lors d’une cérémonie organisée en marge de la Berlinale, la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania a transformé un moment de célébration en geste politique fort. Son refus, motivé par ce qu’elle considère comme une mise en parallèle inacceptable entre les souffrances palestiniennes et israéliennes, a profondément marqué cette édition du festival berlinois.
La scène s’est déroulée lors du Cinema for Peace Gala, événement organisé parallèlement à la Berlinale. Kaouther Ben Hania devait y recevoir un prix récompensant son film The Voice of Hind Rajab, consacré à l’histoire de la petite Hind Rajab, tuée à Gaza en 2024. Au moment de monter sur scène, la cinéaste a choisi de ne pas accepter la distinction, laissant le trophée sur place. Dans un discours sobre mais ferme, elle a expliqué qu’elle ne pouvait recevoir un prix dans un contexte où, selon elle, la réalité des violences subies par les Palestiniens était relativisée ou mise en équivalence avec d’autres souffrances, sans reconnaissance des responsabilités.
Son geste s’inscrit dans un climat particulièrement tendu au sein du festival. Plusieurs artistes internationaux avaient déjà dénoncé le silence ou la prudence des institutions culturelles européennes face à la situation à Gaza. La Berlinale, historiquement perçue comme l’un des festivals les plus politisés d’Europe, s’est retrouvée au cœur d’un débat sur la liberté d’expression, la responsabilité morale des manifestations artistiques et la qualification même des événements en cours. En employant le terme de « génocide », Kaouther Ben Hania a assumé une position juridique et politique lourde de conséquences, suscitant à la fois des soutiens et des critiques.
Pour comprendre la portée de son geste, il faut revenir sur le parcours de la réalisatrice. Née à Sidi Bouzid, en Tunisie, elle s’est imposée au fil des années comme l’une des voix majeures du cinéma arabe contemporain. Formée à Tunis puis à Paris, elle développe un cinéma à la frontière du documentaire et de la fiction, explorant les traumatismes individuels et collectifs. Son film La Belle et la Meute (2017) avait déjà marqué les esprits. Inspiré d’un fait réel, il racontait l’errance nocturne d’une jeune femme violée par des policiers, dans une Tunisie post-révolutionnaire confrontée à ses propres contradictions. Le long métrage, construit en longs plans-séquences, dénonçait frontalement les violences institutionnelles et l’humiliation infligée aux victimes.
Mais c’est avec Les Filles d’Olfa qu’elle atteint une reconnaissance mondiale. Présenté à Cannes et nommé aux Oscars, le film brouille les frontières entre documentaire et mise en scène pour raconter l’histoire d’une mère tunisienne dont deux filles ont rejoint le groupe État islamique en Libye. À travers un dispositif hybride, mêlant actrices professionnelles et protagonistes réelles, Kaouther Ben Hania interroge la radicalisation, la culpabilité, la transmission et la responsabilité familiale. Son cinéma se caractérise par une volonté constante de confronter les zones grises, sans simplification.
Une caméra ancrée dans le réel
Avec The Voice of Hind Rajab, elle poursuit cette exploration des fractures contemporaines. Le film reconstitue les dernières heures d’une enfant palestinienne piégée dans une voiture après une attaque, à travers les enregistrements téléphoniques échangés avec les secours. Le choix de centrer le récit sur la voix, sur l’attente et sur l’impuissance, confère à l’œuvre une dimension presque insoutenable. Plus qu’un simple documentaire de guerre, le film s’attache à l’expérience humaine brute, à la peur d’une enfant et à l’incapacité du monde à la sauver.
En refusant son prix au Cinema for Peace Gala, la cinéaste a voulu éviter, selon ses propres mots, que l’histoire de Hind Rajab ne devienne un élément de mise en scène compassionnelle. Elle a affirmé qu’un trophée ne pouvait effacer la réalité des morts civiles ni remplacer une prise de position claire sur les responsabilités. Son intervention a provoqué une émotion palpable dans la salle et a immédiatement circulé sur les réseaux sociaux, relançant le débat sur la place de l’art face aux conflits armés.
La démarche de Kaouther Ben Hania ne surprend pas ceux qui suivent son travail. Depuis ses débuts, elle revendique un cinéma ancré dans le réel, traversé par les questions de pouvoir, de domination et de mémoire. Elle n’a jamais dissocié l’esthétique de l’éthique. Son refus de prix apparaît ainsi comme le prolongement cohérent d’un parcours où la création artistique est indissociable d’un engagement citoyen.
Au-delà du geste individuel, l’épisode révèle une tension plus large dans le monde culturel européen. Les festivals internationaux sont devenus des espaces où se cristallisent les débats géopolitiques contemporains. Entre impératifs diplomatiques, financements publics et attentes des artistes, l’équilibre est fragile. La Berlinale, comme d’autres grandes manifestations, se retrouve sommée de clarifier sa position dans un contexte où chaque mot, chaque silence, est scruté.
Pour Kaouther Ben Hania, la question dépasse le cadre d’un festival. Elle touche à la manière dont les récits sont construits, hiérarchisés et parfois neutralisés. En refusant de ramener son prix chez elle, elle a voulu poser un acte symbolique : rappeler que certaines œuvres ne peuvent être dissociées du contexte politique qui les a rendues nécessaires. Qu’on partage ou non son analyse, son geste aura marqué cette édition berlinoise et confirmé la place qu’elle occupe désormais dans le paysage cinématographique international : celle d’une cinéaste dont la parole, comme ses films, refuse la neutralité confortable.































