Téléchargez nos applis
Disponible sur Google Play
Accueil Loisirs-Culture Esclavage en Méditerranée, une histoire croisée 

Esclavage en Méditerranée, une histoire croisée 

À Paris, une exposition revient sur une histoire longtemps marginalisée : celle des esclavages en Méditerranée aux XVIIe et XVIIIe siècles. Entre Europe et Afrique du Nord, elle révèle des circulations humaines complexes et leurs traces durables dans les cultures matérielles.

À l’Institut du monde arabe, l’exposition « Esclaves en Méditerranée. XVIIe–XVIIIe siècle » propose de déplacer le regard sur une histoire largement méconnue. Pendant plus de trois siècles, des musulmans et des chrétiens ont été réduits en esclavage des deux côtés de la Méditerranée, dans un système de captivité réciproque qui échappe aux récits simplifiés.

Le parcours s’attache à restituer cette réalité dans toute sa complexité. Loin d’une lecture univoque, l’exposition montre que l’esclavage méditerranéen s’inscrit dans un espace d’échanges, de conflits et de circulations. Les ports de France, d’Italie et de l’île de Malte constituent des points d’ancrage majeurs de ce système, du XVIIe siècle jusqu’aux années 1830.

Au cœur du dispositif, une attention particulière est portée aux présences souvent invisibilisées. Celles des Nord-Africains, mais aussi de certains Africains de l’Ouest, réduits en esclavage en Europe. Leur histoire, longtemps reléguée à la marge, apparaît ici comme un élément structurant des sociétés méditerranéennes de l’époque.

Ces hommes et ces femmes occupent des fonctions diverses. Galériens, ils rament sur les navires de guerre. Serviteurs, ils intègrent les maisons européennes. Certains deviennent traducteurs, musiciens ou assistants d’artistes. L’exposition met en lumière cette diversité des statuts, qui contredit l’image d’un esclavage uniforme. Elle restitue des trajectoires individuelles, prises dans des logiques de contrainte mais aussi d’adaptation.

Œuvres rares

L’un des apports majeurs de l’exposition réside dans l’attention portée aux cultures matérielles. À travers un ensemble d’œuvres rarement présentées, elle montre l’impact profond de cette histoire sur l’Europe. Le visiteur découvre notamment un dessin d’après nature d’un esclave musulman réalisé par Charles Le Brun. Ce type de document, à la fois artistique et documentaire, témoigne de la présence concrète de ces individus dans les sociétés européennes.

D’autres œuvres renvoient au monument de Pietro Tacca, connu sous le nom de « Quattro Mori ». Cette sculpture emblématique, représentant des captifs enchaînés, devient un point de référence pour comprendre la manière dont l’esclavage a été représenté et intégré dans l’espace public.

L’exposition présente également des peintures liées à la répression d’une révolte d’esclaves à Malte en 1749. Ces images, rares, donnent à voir la violence du système, mais aussi les formes de résistance qu’il a suscitées. Elles rappellent que ces populations n’ont jamais été uniquement passives.

Un ensemble exceptionnel de dessins réalisés par Fabroni montre les galériens au travail et au repos. Ces documents offrent un aperçu précis des conditions de vie, entre contrainte extrême et moments de relâche. Ils permettent de saisir la matérialité du quotidien, souvent absente des récits historiques.

À ces œuvres s’ajoutent des objets variés : armes maritimes, sculptures de navires, talismans. Autant d’éléments qui témoignent d’un univers traversé par la guerre, la religion et les croyances. L’exposition donne également une place importante à l’écriture. Des lettres rédigées par des captifs musulmans et chrétiens sont présentées, certaines étant lues à voix haute. Ces textes restituent une parole directe, rare, qui échappe aux médiations habituelles.

En fin de parcours, une œuvre contemporaine ouvre une perspective. Suspended in Time, de Kevork Mourad, interroge ce qu’est devenue cette histoire. Elle évoque son effacement progressif après la prise d’Alger en 1830 par les troupes françaises, mais aussi son retour dans les débats actuels, notamment autour des œuvres qui ont représenté l’esclavage, comme les « Quattro Mori ».

L’exposition ne se contente pas de restituer un passé. Elle interroge la manière dont ce passé est transmis, oublié ou réactivé. Elle invite à repenser les cadres habituels de l’histoire de l’esclavage, souvent centrés sur l’Atlantique, en réintégrant la Méditerranée comme un espace central.

En mettant en lumière ces circulations croisées, elle propose une lecture plus nuancée des relations entre Europe et Afrique du Nord. Elle rappelle que ces espaces ont été profondément imbriqués, dans des rapports de domination mais aussi d’interdépendance.

Ce faisant, « Esclaves en Méditerranée » ne corrige pas seulement un oubli. Elle propose un déplacement. Elle montre que cette histoire, loin d’être périphérique, participe pleinement à la compréhension des sociétés européennes et méditerranéennes. Et qu’elle continue, aujourd’hui encore, d’interroger les représentations et les mémoires.

Informations pratiques
Lieu : Institut du monde arabe
Exposition : « Esclaves en Méditerranée. XVIIe–XVIIIe siècle »
Dates : du 31 mars au 19 juillet 2026
Visites guidées : proposées par l’Institut du monde arabe, réservation conseillée via le site officiel