Autodidacte, Doff (né Apollinaire Guidimbaye en 1983 à N’Djamena) développe une pratique où les matériaux issus des conflits armés — métal, douilles de balles et cendres — deviennent des œuvres puissantes interrogeant la mémoire collective et les conséquences de la guerre. Son travail, à la croisée de la sculpture, de la peinture et de l’installation, s’inscrit dans une dynamique où la destruction se transforme en renaissance artistique.
La Galerie Vallois est heureuse d’annoncer la première exposition monographique en France de l’artiste tchadien Doff, intitulée L’œuvre au noir. L’exposition se tiendra du 3 au 26 avril 2025 au 35 rue de Seine, Paris VIe.

Le travail de Doff est traversé par des références au rituel initiatique du Yondo, aux traces laissées par la guerre et à une quête de sens face à un monde en mutation. Ses œuvres, en intégrant des circuits imprimés, des structures métalliques et des formes symboliques, interrogent la place de l’humain dans un univers marqué par la violence et la transformation.
La chronique de Simon Njami, commissaire d’exposition
Doff est Tchadien. Cela ne signifie rien et tout à la fois. Si je n’accorde aucun crédit à la vérité des origines, je prête en revanche un regard attentif à l’environnement dans lequel évolue un artiste. On ne voit pas le monde de la même manière, que l’on vive à Bombay, à New York ou à Paris. Doff n’a jamais quitté N’Djamena. L’environnement, ou le contexte pour être plus précis, influe toujours sur la vision du monde, que ce soit de manière consciente ou inconsciente. Le Tchad a connu, depuis son indépendance en 1960, deux coups d’état violents et trois guerres civiles. Cela donne un cadre. Et dans un pays où la violence est une donnée axiale, le travail d’un artiste ne peut pas être neutre. Et qu’importe que d’autres pays, en Afrique et à travers le monde, traversent les mêmes réalités troubles. Ils ne sont pas le Tchad.
La violence constitue, dans le travail de Doff, un arrière-plan permanent, un cadre de référence auquel il a décidé de ne pas s’attaquer de manière frontale, mais sous une forme métaphorique. Il n’entend donner de leçon à personne et s’en garde bien. Ce que son regard perçoit lui est personnel, comme l’est l’histoire qu’il raconte depuis des années maintenant.
Lorsque je l’ai rencontré pour la première fois, l’artiste traversait une crise existentielle profonde. De ces crises qui nous permettent, si nous parvenons à les surmonter, de repenser le monde autour de nous et la manière dont nous entendons l’habiter. Artiste et déjà sujet à un succès local, il avait compris que l’art ne pouvait pas se cantonner à être un commerce comme un autre, une marchandise dont le client, le commanditaire était le maître. Il existe, pour tous ceux qui connaissent le continent africain, un cercle vicieux délétère dans lequel l’art de la survie se substitue souvent à toute autre forme de création. Le questionnement ontologique de Doff, dans un environnement où les stimuli étaient rares, a fait de lui ce qu’il est aujourd’hui : un artiste qui s’est forgé une voix et qui a atteint la liberté intellectuelle sans laquelle, que l’on vive ici ou ailleurs, il n’est pas de création valide. Il est parvenu à incarner, à travers son travail, le fameux dasein cher à Martin Heidegger, c’est-à-dire, son être-dans-le-monde .
« Au delà de la matière »
(…) Doff ne prétend pas être Saunders ou Soulages. Mais c’est bien le chemin (ces deux chemins) qui l’ont fait aboutir au noir. D’une part, l’Afrique a été trop souvent réduite à la couleur, à l’énergie vitale, et cela a parfois nui à la perception que les artistes avaient d’eux-mêmes. Avec le Noir comme couleur, Doff a effectué un tournant radical dans l’élaboration de son œuvre. Le noir n’autorise aucun effet de manche, aucune séduction facile. Il requiert une attention particulière, non plus aux fioritures décoratrices, mais à l’œuvre elle-même. Je compare souvent l’évolution de l’artiste à une approche à rebours de la transformation alchimique. Une œuvre comme Black beyond darkness atteste d’une volonté presque philosophique d’aller au-delà de la matière et des choix dont nous disposons.
(…) Putréfaction et décomposition constituent les deux piliers de son œuvre. Les douilles qui lui servent de matière première, par exemple, ne sont plus des douilles une fois qu’elles sont passées entre ces mains. Et le matériel qu’il utilise avec prédilection n’est pas noble. Mais contrairement aux artistes de l’arte povera, par exemple, ou aux recycleurs de tout bord, il n’entend pas produire une sorte de readymade écologique qui respecterait la nature des éléments qu’il agglutine. La materia prima doit disparaître pour renaître, tel un phœnix, sous une autre forme. C’est la seule transformation qui importe : celle qui ne vaut que pour elle-même.