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De la zaouïa à la révolte : « Feu de Dieu » de Mohamed Kacimi

Dans Feu de Dieu, Mohamed Kacimi remonte le fil d’une enfance soufie pour interroger mémoire, langue et liberté. Entre ferveur religieuse, éveil littéraire et secousses de l’histoire algérienne, ce récit initiatique compose une traversée sensible où l’intime devient politique, et l’écriture, un territoire d’émancipation.

Une chronique de Karim Saadi

Il y a des livres qui racontent une vie, et d’autres qui la déplient comme une mémoire vive, traversée de tensions, d’héritages et de ruptures. Feu de Dieu appartient à cette seconde catégorie. Plus qu’une autobiographie, Mohamed Kacimi y propose une remontée intérieure, presque archéologique, vers ce qui fonde un être : une langue, une terre, des figures, des interdits et, surtout, une irrépressible pulsion de liberté.

Tout commence dans une zaouïa, à El-Hamel, haut lieu du soufisme algérien. L’enfant grandit dans cet espace à la fois clos et sacré, structuré par les rites, la prière et la hiérarchie masculine. Le décor pourrait sembler immuable, presque hors du temps. Pourtant, dès les premières pages, quelque chose affleure : une tension entre la ferveur et l’étouffement, entre la beauté du sacré et la rigidité de son apprentissage.

Mohamed Kacimi

La figure du grand-père, cheikh respecté, incarne cette ambivalence. Magnétique, presque mythologique, il fascine autant qu’il intimide. Sous son autorité, la zaouïa devient un théâtre de transmission, mais aussi un lieu de discipline. Kacimi restitue avec finesse cette atmosphère où l’enfant observe, absorbe, mais déjà interroge. Le regard est celui d’un initié en devenir, jamais totalement docile.

Car si la poésie arabe et les chants andalous ouvrent des brèches d’émerveillement, l’apprentissage du Coran, lui, se heurte à la dureté de maîtres inflexibles. Loin d’une spiritualité apaisée, l’expérience religieuse se double d’une contrainte. C’est précisément dans cet écart que naît l’écriture de Kacimi : dans la friction entre la beauté et la coercition.

À cette tension s’ajoute un autre clivage, plus social celui-là : la place des femmes. Le livre ne contourne pas la question, il la frontalise. Dans cet univers masculin, les femmes apparaissent comme reléguées, assignées à une altérité irréductible. L’auteur, sans didactisme, en souligne l’injustice avec une lucidité presque douloureuse. Ce regard critique participe de la force du récit : il ne sacralise pas l’origine, il la questionne.

Mais Feu de Dieu n’est pas un livre d’enfermement. C’est, au contraire, le récit d’une ouverture progressive. Et cette ouverture passe d’abord par des intrusions inattendues : la musique populaire, les chansons venues d’ailleurs, les voix qui franchissent les murs de la zaouïa. Dans ces mélodies des années soixante, l’enfant perçoit une autre promesse, un ailleurs possible.

Le motif du départ s’inscrit alors en filigrane. Départ symbolique d’abord, à travers les émotions adolescentes, les premiers troubles, les désirs diffus. Puis départ réel, avec l’arrivée à Alger. La capitale apparaît comme une révélation : lumineuse, ouverte sur la mer, elle offre un contraste saisissant avec le monde clos de l’enfance.

Quand la langue devient territoire

Et pourtant, là encore, la liberté n’est pas immédiate. L’école, dominée par des enseignants venus de la métropole, impose une autre forme de contrainte : linguistique. Le français s’impose comme langue du savoir, au détriment de l’arabe, langue matricielle de l’auteur. Ce conflit linguistique est au cœur du livre. Il ne se résout pas dans un choix, mais dans une tension féconde.

Kacimi ne renie rien. Il affirme, au contraire, un attachement viscéral à l’arabe, tout en découvrant, presque malgré lui, la puissance de la littérature française. La rencontre avec un professeur agit comme un déclencheur. Les livres deviennent alors des passages, des ouvertures, des instruments de transformation.

De Sans famille à L’Odyssée, en passant par Le Grand Meaulnes, l’auteur raconte cette boulimie de lecture qui le saisit. Mais c’est la découverte de Rimbaud qui marque un basculement. Là, quelque chose se fissure définitivement. La langue cesse d’être un simple outil pour devenir une matière vivante, explosive. Une possibilité d’existence.

Ce moment est essentiel. Il dit ce que Feu de Dieu met en scène avec constance : la naissance d’un écrivain. Non pas comme vocation abstraite, mais comme nécessité intérieure. Écrire, chez Kacimi, n’est pas un choix esthétique. C’est une manière de tenir ensemble des fragments épars : une enfance soufie, une histoire nationale chaotique, une identité traversée de contradictions.

Car en toile de fond, il y a l’Algérie. L’indépendance, d’abord vécue comme une liesse, bascule rapidement vers la désillusion. Le récit n’insiste pas lourdement, mais les jalons sont là : l’exode des pieds-noirs, les espoirs trahis, la dérive autoritaire. L’histoire collective affleure sans jamais écraser l’intime. Elle agit comme une onde de fond, constante.

C’est là l’une des grandes réussites du livre. Kacimi parvient à articuler mémoire personnelle et mémoire nationale sans les confondre. L’une éclaire l’autre. L’enfance n’est pas isolée du monde, elle en est traversée. Et c’est précisément cette porosité qui donne au récit sa profondeur.

Le style, enfin, mérite qu’on s’y attarde. Il est à l’image du parcours : contrasté, vibrant, parfois incisif, souvent poétique. L’écriture avance par touches, par fragments, mais sans jamais perdre son fil. Une forme de jubilation affleure, même dans les passages les plus critiques. Comme si raconter était déjà une manière de se libérer.

Il y a, dans Feu de Dieu, quelque chose d’un chant. Un chant qui ne gomme pas les aspérités, mais les intègre. Un chant qui célèbre autant qu’il interroge. Et c’est peut-être là que réside sa singularité : dans cette capacité à tenir ensemble des dimensions que l’on oppose souvent – la tradition et la modernité, la foi et le doute, la mémoire et l’émancipation.

Au fond, le livre pose une question simple et vertigineuse : comment se construire sans renier ce dont on vient ? Kacimi n’apporte pas de réponse définitive. Il propose un chemin. Un chemin fait de détours, de tensions, de découvertes. Un chemin où la langue devient un lieu de réconciliation.

Avec Feu de Dieu, il signe un texte profondément habité, qui dépasse largement le cadre autobiographique. C’est un livre sur l’enfance, bien sûr. Sur l’Algérie, évidemment. Mais c’est aussi, et peut-être surtout, un livre sur la liberté : celle qui se conquiert, lentement, contre les assignations, et qui trouve dans l’écriture son espace le plus juste.

Feu de Dieu, de Mohamed Kacimi, est paru le 4 mars 2026 chez Actes Sud (224 pages, 21,50 €).