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« Chroniques du Ramadan » : voyage au cœur du jeûne

Avec ses Chroniques du Ramadan, Akram Belkaïd explore les multiples dimensions du jeûne, de l’expérience intime aux enjeux sociaux et géopolitiques, éclairant un mois sacré souvent méconnu en France.

Par Thierry Brésillon


Akram Belkaïd

Alors qu’environ deux milliards de musulmans entament la plus grande expérience humaine partagée qu’est la période du mois de Ramadan, jeûné par la majorité des adultes, Akram Belkaïd, rédacteur en chef du Monde diplomatique, invite à un « voyage intimiste au cœur du jeûne ».

Rédigées sur un ton personnel, ses chroniques explorent en réalité bien davantage que les sensations de l’abstinence, de la faim et de la soif, et le moment toujours magique de la première datte une fois retentis les derniers mots de l’adhan (l’appel à la prière) du maghreb (le couchant).

À travers ses souvenirs personnels, de Paris, d’Alger, de Tunis ou d’Abou Dhabi, il parcourt le large faisceau de significations dont le mois de Ramadan est investi.

Spiritualité et gastronomie

D’abord, bien sûr, celles que prescrit la religion : le retour à soi, la tempérance, l’ouverture aux autres, la solidarité et la connexion spirituelle par la prière. Ensuite, évidemment, l’abondance des repas nocturnes : il avoue sa passion pour la zlabia, beignet imbibé de miel qui conjugue les deux miracles gustatifs du croustillant et du sucré, et son amour pour la chorba algérienne, et prescrit la bonne manière de manger un brick à l’œuf.

Il évoque les débats récurrents sur les bienfaits du jeûne pour la santé, objet du traité La Médecine du Prophète, du médecin et mystique Jalal ad-Din al-Suyuti (au XVe siècle), conforté par des auteurs plus modernes. Bienfaits néanmoins compromis par les excès de friture et de sucre !

Fait social total et mondialisé

Comme fait social total et mondialisé, le mois de Ramadan est aussi traversé par toute une série de phénomènes contemporains.

À commencer par les désormais obligatoires feuilletons de Ramadan, devant lesquels communient des pays entiers, à la fois manne publicitaire et, souvent, laboratoires de débats sociétaux très actuels qui alimentent les polémiques et contribuent ainsi à des évolutions culturelles.

La pratique du jeûne offre aussi une tribune à une nouvelle génération d’oulémas autoproclamés, les « instagrimams », dont la notoriété prospère sur les questions, parfois déconcertantes, que soulève la pratique religieuse dans des sociétés en perpétuelle évolution, mais qui contribuent souvent davantage au ritualisme conservateur qu’à l’approfondissement du sens du jeûne.

Autre phénomène majeur : le mois de Ramadan est désormais vécu par de nombreux musulmans en situation de minorité. Akram Belkaïd décrit avec humour les réactions que suscite son jeûne auprès de ses collègues français, entre curiosité bienveillante, méfiance et, surtout, ingénuité. Dans une société française de plus en plus crispée par la visibilité de l’islam, la période est aussi propice aux accusations imbéciles à l’encontre des jeûneurs : être à l’origine des vols de pains au chocolat dans les cours d’école, ou des pénuries d’huile ou d’œufs, ainsi qu’aux controverses irrationnelles sur l’interdiction de jeûner pour les footballeurs.

Instrument géopolitique

Le mois de Ramadan est aussi investi par les acteurs de la politique internationale, notamment les diplomaties occidentales qui entendent, à l’occasion de « repas d’iftar », à la fois démontrer leur bienveillance à l’égard des musulmans et fixer les bornes de ce qui leur est permis. Le récit d’une invitation à l’ambassade des États-Unis à Paris est assez édifiant à cet égard.

Akram Belkaïd aborde également les enjeux géopolitiques autour des exportations de dattes, la prodigalité ostentatoire des monarchies du Golfe en quête de légitimité religieuse auprès des opinions arabes…

Ce voyage, mené d’un pas alerte, est néanmoins placé dès l’ouverture dans l’ombre du martyre de la population de Gaza, dont la faim n’a rien d’une épreuve spirituelle. Le jeûne de Ramadan, avant toute autre chose, est précisément un rappel à l’empathie et à la solidarité avec la souffrance humaine.

Une contribution à la coexistence

Les jeûneurs liront dans ces chroniques l’expression juste, parfois drôle et poétique, de leur propre expérience, mais pourront également approfondir les multiples dimensions dans lesquelles elle s’inscrit. Les non-musulmans y trouveront des réponses à leurs questions et pourront saisir les significations d’une pratique toujours perçue en France, malgré une longue cohabitation avec le monde musulman, au mieux comme exotique, au pire comme suspecte. En ce sens, avec ces chroniques, Akram Belkaïd apporte généreusement sa contribution à une coexistence apaisée et lucide.

Chroniques du Ramadan. Voyage intimiste au cœur du jeûne, Akram Belkaïd, Éditions Taillandier, 230 pages, 19,90 euros.