Militant d’extrême gauche embastillé dix-sept ans dans les geôles marocaines, Abraham Serfaty a également produit de nombreux textes sur la question palestinienne, récemment réédités. Il a tenté de convaincre les juifs marocains émigrés en Israël que leur sort était fondamentalement lié à celui des Palestiniens et de nouer une alliance en vue de créer une alternative au sionisme. Si son rêve d’une Andalousie retrouvée a tourné court, ses analyses ont gardé toute leur pertinence.
La réédition des Écrits sur la Palestine d’Abraham Serfaty (1926-2010), à l’initiative de son petit-fils, Théo Serfaty, est l’occasion de redécouvrir la riche tradition anticoloniale et antisioniste des Marocains, et plus largement des Maghrébins juifs, au moment où l’État d’Israël et ses soutiens occidentaux tentent d’imposer un lien consubstantiel, exclusif et irrévocable entre tous les juifs et le projet sioniste. On pense ici, entre autres, à Sion Assidon (1940-2025), animateur au Maroc de la campagne Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) en soutien à la cause palestinienne, récemment décédé, à Georges Adda, communiste et grande figure du syndicalisme tunisien (1916-2008), ou au couple algérien William et Gilberte Sportisse… Leur engagement, initié dans les rangs des partis communistes dans la période des luttes d’indépendance, ou dans les années qui suivent au sein d’un parti maoïste dans le cas de Sion Assidon, « représentait le moyen le plus universaliste et non sectaire de proclamer leur patriotisme », selon la formule de l’historienne Alma Rachel Heckman. Ce qui ne leur a pas forcément épargné la répression.
Abraham Serfaty était le cofondateur, en 1970, du parti d’extrême gauche Ilal Amam (« En avant ») après avoir rompu avec le parti communiste auquel il avait adhéré en 1944. Arrêté en 1974 lors d’une vague de répression contre l’extrême gauche, il avait été condamné à perpétuité en 1977. Libéré en 1991 et immédiatement expulsé du pays et privé de sa nationalité, il a finalement été autorisé à revenir au Maroc en 1999, au début du règne de Mohammed VI.
Antisionistes parce qu’anticolonialistes
Tous se définissaient comme « juifs arabes ». Une identité dont les fractures du Proche-Orient, provoquées par l’introduction du projet d’État juif dans l’une des régions les plus multiconfessionnelles du monde, ont fait un oxymore. Ils mettaient en avant leur appartenance nationale et leurs convictions politiques, internationalistes, révolutionnaires, communistes, et antisionistes parce qu’anticolonialistes. S’ils entretenaient des rapports différents à leur judéité, ils refusaient d’en faire une appartenance qui les aurait séparés de leurs concitoyens. « Il n’y a pas de “peuple juif”, de “nation juive” ou de “race juive” », soutenait Georges Adda, dans une contribution rédigée en 2006. Il poursuivait :
« Il n’y a pas les “Juifs”, mais des Français, des Polonais, des Russes, des Marocains, des Yéménites, des Éthiopiens, des citoyens des USA, des Japonais de religion hébraïque ou d’origine cultuelle hébraïque. Certains comme les Polonais, les Baltes, les Russes ou les Hongrois sont les descendants des Caucaso-Khazars judaïsés. D’autres, comme les Marocains ou les Tunisiens, sont les descendants de Berbères judaïsés, ou, comme les Yéménites, sont les descendants d’Arabes judaïsés. »
« Ces Arabes juifs avaient des traditions, des rites, une littérature, une musique, une cuisine, une langue parlée, etc., qui prenaient leur source depuis les siècles les plus reculés dans l’histoire et la culture mouvantes, vivantes et plurielles des différents peuples de la Méditerranée du Sud et du Proche-Orient », écrivait-il en 1989. Et si, pour Georges Adda, « il faut librement consentir à “l’origine cultuelle” comme dimension constitutive de la personnalité », il importe, pour « les croyants et les pratiquants », que leur judaïsme soit exclusivement un judaïsme de synagogue et de pratique religieuse et non un judaïsme politique qui pousse à l’agression, à la conquête et au racisme. C’est bien sûr le sionisme qu’il visait par cette critique.
L’universalisme de la tradition judéo-arabe
Abraham Serfaty partageait la même analyse, qu’il a approfondie dans une série de textes écrits de 1981 à 1985 dans la prison de Kénitra, publiés une première fois en 1991, et réédités aujourd’hui, augmentés de textes rédigés entre 1992 et 2002.
Il tenait le sionisme pour un « concept artificiel dans la mesure où il tend à créer de toutes pièces un État et un peuple » et pour un projet exclusiviste et raciste. Mais l’originalité de sa réflexion, c’est la place qu’il a accordée aux juifs arabes et aux juifs marocains immigrés en Israël en particulier, dans la possibilité de transformer radicalement la nature de l’État israélien et d’aboutir à une pleine reconnaissance des droits des Palestiniens.
« Ma philosophie de l’histoire reste basée sur le matérialisme historique », affirmait-il en bon marxiste, « mais le devoir des révolutionnaires [est] d’analyser la réalité profonde ». En l’occurrence, il a prêté beaucoup d’attention aux « valeurs propres du judaïsme arabe » : « En définitive, ces valeurs rejoignent les valeurs profondes de tous les peuples opprimés, dont la culture historique est niée par le capitalisme. Quant au fond, elles sont concrètement celles de la nation arabe ». Selon lui, le sionisme était « une négation du judaïsme arabe » forgé non dans « l’avant-scène des bourgeoisies sépharades » mais dans l’arrière-pays et les communautés rurales du Maroc ou du Yémen, par la mystique du Zohar en particulier, aux confluents des traditions juives et arabes. « Le Livre de la splendeur » (« Sefer Ha’Zohar ») est un commentaire de la Torah à l’origine d’une compréhension ésotérique du judaïsme, la Kabbale, dont est fortement imprégnée la spiritualité du judaïsme marocain, de manière assez comparable, d’ailleurs, au soufisme populaire du Maghreb. « Si l’on peut trouver dès l’Ancien Testament un appel universaliste, c’est bien le judaïsme du Zohar qui a dépassé radicalement ce que le judaïsme contenait d’exclusivisme et d’ethnisme […], et qui a pris corps de façon exacerbée et monstrueuse dans le sionisme contemporain », insistait Abraham Serfaty.
Les damnés d’Israël
L’émigration massive des juifs marocains, négociée en 1961 entre l’État d’Israël et le roi Hassan II (le Maroc en comptait plus de 250 000 en 1948 et moins de 10 000 en 1989), a en réalité surtout servi les objectifs démographiques du sionisme et déraciné les juifs marocains avec la promesse de les délivrer de l’antisémitisme. Or, loin d’être libérés, les « juifs arabes » ont en réalité été enrôlés en bas de l’échelle d’une « formation coloniale », c’est-à-dire « une formation politico-militaire constituée en État », au service « du pôle dominant du système capitaliste mondial », dans une société qui n’est qu’un « conglomérat tenu par la menace externe, un système de castes ethniques consolidé par le modèle économique qui renforce la domination des élites ashkénazes ». « Parce que coloniale et non sociale, cette formation ne peut et ne pourra que se militariser de façon croissante. » Une prémonition amplement vérifiée depuis.
Tout au long de ces textes, Abraham Serfaty n’a cessé d’exhorter les juifs marocains, ces « damnés d’Israël », à prendre conscience de leur condition objective : « Les dirigeants sionistes sacrilèges retournent la religion de nos pères, la transformant en une idéologie de haine raciale et de guerre. Cette idéologie et l’appareil d’État qui la soutient n’ont cessé d’exciter en vous la haine de nos frères palestiniens, de nos frères arabes, pour faire de vous cette chair à canon dont ils ont besoin pour leurs projets criminels et insensés ». Il tentait de leur faire comprendre que les discriminations et le mépris raciste que subissent en Israël ceux que l’historienne Ella Shohat qualifie de « victimes juives du sionisme » relèvent de la même logique coloniale que celle qui spolie les Palestiniens, et donc que devrait se former une alliance entre Arabes palestiniens et juifs arabes israéliens. Il misait également beaucoup sur les failles dans le récit sioniste que commençaient à ouvrir les effets de l’invasion du Liban en 1982 sur les sociétés israélienne et occidentale.
Une « Andalousie du XXIe siècle »
« Cette convergence objective, puis organique, […] jettera les bases essentielles de la convergence démocratique ultérieure des deux États […] L’État d’Israël non sioniste et l’État palestinien [qui] se fondront en un seul État démocratique palestinien, dans un processus intégrant en une seule nation le peuple palestinien originel, les juifs arabes d’Israël autour de leurs masses populaires et, avec eux, les autres masses populaires juives orientales, ainsi que les juifs euro-américains d’Israël qui auront rejeté le sionisme pour participer, eux aussi, à cette œuvre grandiose qui fera surgir et s’épanouir sur la Terre sainte de Palestine la nouvelle Andalousie du XXIe siècle », rêvait-il en 1985. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce rêve andalou est loin de s’être matérialisé. S’il a d’abord accueilli avec enthousiasme les accords d’Oslo et la possibilité d’un État palestinien comme étape préalable à la réunification d’un Israël égalitaire et non plus exclusivement juif, et d’un État palestinien démocratique, il a rapidement déchanté. Le sionisme, selon sa nature intrinsèque, ne pouvait que persister à s’accaparer toujours plus de territoire. Ce « processus de paix » ne pouvait mener qu’à un système de « bantoustans » et de « maquiladoras », ces zones franches où les entreprises étrangères peuvent exploiter la main-d’œuvre locale.
« L’OLP, déplorait-il, a produit une structure bureaucratique » incapable de maintenir un rapport de force, dans une « attitude capitularde », jugeait-il sévèrement. Dans ces conditions, « le mouvement arabe sombrera davantage encore dans ses impuissances actuelles et il ne restera alors aux peuples arabes que le déferlement du fanatisme confessionnel à opposer au fanatisme sioniste ». Pour le coup, cette sombre prophétie s’est accomplie. Quant à l’alliance des juifs arabes et orientaux israéliens et des Palestiniens, elle n’est restée qu’une virtualité théorique. Plus animés par le désir de revanche contre une élite ashkénaze qui les méprise, ils ont surenchéri dans le nationalisme, le radicalisme religieux et la haine des Arabes pour réclamer leur part des bénéfices du projet sioniste. Lucide, Abraham Serfaty ne pouvait que constater que le racisme anti-juif des États arabes environnants a alimenté la « paranoïa collective entretenue par la caste dirigeante sioniste » et rallié au sionisme le plus intransigeant les juifs arabes émigrés en Israël, plus contraints que par conviction.
« Se réapproprier nos judéités révolutionnaires »
Lire Serfaty aujourd’hui dépasse de loin l’intérêt documentaire. Si la rhétorique a parfois les raideurs de la phraséologie marxiste, les analyses gardent leur tranchant et l’utopie garde son potentiel mobilisateur. La lutte pour une paix fondée sur la justice et le droit en Palestine et au Proche-Orient se joue aussi sur le terrain des idées qu’Israël et ses soutiens tentent de verrouiller à coup d’intimidation, de répression, de lois liberticides. C’est tout l’intérêt de ces textes de rappeler l’existence d’autres voix juives porteuses d’une autre idée du Proche-Orient que celle que met en œuvre, à coup de massacres et de destruction, l’alliance de l’impérialisme et du chauvinisme messianique.
« Il s’agit de se réapproprier nos judéités révolutionnaires, nos interprétations du judaïsme, et conjuguer ce passé avec le présent afin d’imposer un contre-récit », conclut le collectif anticolonial juif Tsedek! dans la postface de l’ouvrage. Un programme digne du plus grand intérêt bien au-delà du public juif.
Écrits sur la Palestine. Abraham Serfaty. Préface de Michel Khleifi. Postface de Tsedek! Syllepse éditions, 256 pages, 19 euros.






























