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« Ce qu’attend l’Afrique » : un continent au cœur du siècle

Ce qu'attend l'Afrique - Benoît Chervalier

À rebours des clichés et des discours catastrophistes, Benoît Chervalier propose dans Ce qu’attend l’Afrique une lecture nuancée des transformations du continent. Entre démographie, souveraineté et mutations économiques, son essai esquisse les contours d’un siècle où l’Afrique comptera davantage que jamais.

Une chronique de Karim Saadi

Benoît Chervalier

L’Afrique n’est pas un bloc homogène. Elle ne parle pas d’une seule voix, ne partage ni une histoire unique ni un destin uniforme. Pourtant, dans les imaginaires internationaux, le continent continue souvent d’être appréhendé comme un ensemble monolithique, résumé en quelques images simplificatrices. C’est précisément contre cette vision réductrice que se construit Ce qu’attend l’Afrique, l’essai de Benoît Chervalier publié aux Éditions de L’Aube.

Ancien haut fonctionnaire, entrepreneur et enseignant à l’ESSEC, l’auteur s’appuie sur près de vingt-cinq années d’expérience professionnelle et sur un parcours qui l’a conduit dans plus de quatre-vingts pays, dont une quarantaine en Afrique. Son livre ne se présente pas comme une synthèse académique classique, mais comme une réflexion nourrie d’observations de terrain, d’échanges avec des responsables publics et privés, et de nombreuses années d’enseignement auprès d’étudiants venus du monde entier.

L’ouvrage part d’une question simple : qu’est-ce qu’être africain ? Derrière cette interrogation se dessine une réalité que l’auteur rappelle d’emblée : l’Afrique est faite d’une pluralité de trajectoires historiques, culturelles et politiques. Au milieu du XIXᵉ siècle, le continent comptait près de dix mille royaumes et structures politiques différentes. Cette diversité reste aujourd’hui l’une des clés de lecture indispensables pour comprendre les dynamiques contemporaines.

Une Afrique de paradoxes et de potentialités

L’un des mérites du livre est de cartographier les paradoxes qui traversent le continent. Benoît Chervalier montre comment certaines économies africaines demeurent prises dans un modèle d’extraction des ressources naturelles, sans toujours parvenir à intégrer les chaînes de transformation industrielle.

L’exemple du cacao est devenu emblématique : l’Afrique produit une part majeure des fèves mondiales mais reste marginale dans la fabrication du chocolat. De même, plusieurs pays africains disposent d’importants gisements de cobalt ou de lithium, indispensables aux technologies contemporaines, tout en étant peu présents dans la production des batteries électriques qui en dépendent.

Cette dissociation entre extraction et transformation constitue, selon l’auteur, l’un des défis majeurs du continent. Le véritable basculement ne résiderait pas seulement dans l’exploitation des ressources mais dans la capacité à développer des industries locales créatrices d’emplois et de valeur ajoutée.

La question démographique occupe également une place centrale dans l’analyse. Le continent africain est aujourd’hui le plus jeune du monde et sa croissance démographique est appelée à jouer un rôle déterminant au cours du XXIᵉ siècle. Certains chiffres donnent la mesure de cette transformation : chaque jour, il naît autant d’enfants au Nigeria qu’aux États-Unis et en Europe réunis.

Cette dynamique ouvre à la fois des perspectives et des défis considérables. Les systèmes éducatifs devront absorber des dizaines de millions d’élèves supplémentaires dans les prochaines années. Pour répondre à ces besoins, il faudrait construire des millions de salles de classe et former des millions d’enseignants.

Loin d’être seulement un défi, cette jeunesse peut aussi constituer une formidable réserve d’énergie économique et d’innovation. Plusieurs initiatives technologiques ou entrepreneuriales en témoignent déjà. L’exemple de la société tunisienne Instadeep, spécialisée dans l’intelligence artificielle et rachetée pour plusieurs centaines de millions de dollars, illustre cette capacité d’innovation qui émerge sur le continent.

Mais l’auteur souligne également les contraintes structurelles qui persistent : infrastructures énergétiques insuffisantes, disparités importantes entre pays, inégalités territoriales ou encore fragilités institutionnelles. Autant d’éléments qui expliquent pourquoi les trajectoires africaines resteront probablement diverses et contrastées.

L’Europe et l’Afrique face à un destin partagé

Au-delà de l’analyse économique et démographique, le livre explore aussi les relations entre l’Afrique et l’Europe. Benoît Chervalier insiste sur un point essentiel : les deux continents entrent dans une période où leurs destins seront de plus en plus étroitement liés.

Dans un contexte international marqué par la recomposition des équilibres géopolitiques, l’Afrique devient un acteur incontournable. Sa démographie, ses ressources naturelles, ses marchés émergents et son rôle dans les transitions énergétiques en font un partenaire stratégique pour de nombreuses puissances.

Pour l’Europe, cette proximité géographique et historique crée une relation particulière. Mais l’époque où certains pays européens pouvaient prétendre exercer une influence dominante sur le continent africain semble désormais révolue.

L’auteur souligne que la diversification des partenariats est devenue une réalité. Les pays africains multiplient les relations économiques et diplomatiques avec des acteurs variés : Chine, Turquie, Inde, États-Unis ou encore pays du Golfe. Cette pluralité d’alliances reflète une volonté croissante de souveraineté.

Dans ce contexte, la relation franco-africaine se transforme profondément. Les anciennes logiques de la « Françafrique » appartiennent désormais au passé, même si les héritages historiques continuent d’influencer les perceptions. L’auteur insiste sur la nécessité pour la France et l’Europe de repenser leurs partenariats sur des bases nouvelles : économiques, technologiques, scientifiques et culturelles.

L’un des axes centraux du livre concerne également l’évolution du modèle de coopération internationale. Benoît Chervalier plaide pour dépasser l’opposition traditionnelle entre aide au développement et commerce. Selon lui, l’aide ne peut être efficace que si elle soutient l’investissement, l’entrepreneuriat et la création d’emplois.

Cette idée s’inscrit dans un débat plus large sur les politiques de développement. L’auteur propose de distinguer clairement les logiques de solidarité – notamment dans les situations humanitaires ou climatiques – et celles relevant de l’investissement économique. L’objectif serait de favoriser un partenariat davantage fondé sur l’échange et la création de valeur.

À travers ces analyses, Ce qu’attend l’Afrique esquisse une vision nuancée de l’avenir du continent. L’auteur ne cède ni à l’optimisme naïf ni au pessimisme systématique. Il rappelle que les trajectoires africaines seront multiples et que tous les pays ne suivront pas la même voie.

Certaines économies pourraient connaître des transformations rapides, portées par l’urbanisation, les technologies numériques ou l’industrialisation. D’autres pourraient rester confrontées à des fragilités politiques ou institutionnelles plus durables.

Ce qui semble en revanche acquis, selon lui, c’est que l’Afrique occupera une place centrale dans les équilibres mondiaux des prochaines décennies. Les enjeux démographiques, climatiques, énergétiques et économiques du XXIᵉ siècle y convergent.

Une idée traverse l’ensemble du livre : l’Afrique ne peut être pensée qu’au pluriel. En rappelant la diversité de ses trajectoires, Benoît Chervalier invite à voir dans ce continent non une marge du monde, mais l’un de ses futurs centres de gravité.

Benoît Chervalier, Ce qu’attend l’Afrique, Éditions de L’Aube, 2025, 200 pages.