« Beyrouth entre parenthèses », un roman du libanais Sabyl Ghossoub

Il est défendu à un citoyen libanais de se rendre en Israël. Mais dans « Beyrouth entre parenthèses », le livre de  Sabyl Ghoussoub, le narrateur, un jeune photographe franco-libanais, décide d’enfreindre la loi de son pays et de ne pas suivre l’avis de sa famille.
Arrivé à l’aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv, il subit un interrogatoire de plusieurs heures. Les questions fusent et se répètent. « Comment s’appelle votre mère ? Comment s’appelle votre père ? Comment s’appelle votre grand-père ? Comment vous appelez-vous ? » Des questions qui reviennent comme une berceuse et qui voudraient obliger le narrateur à se définir de manière définitive. Lui qui avait pensé faire ce voyage pour mettre de côté sa part libanaise, mettre Beyrouth entre parenthèses…

Nous serions tous morts
Depuis longtemps si nous n’avions pas
Notre sens de l’humour.
Waguih Ghali.

Voilà un livre comme on aimerait en écrire. Une longue phrase qui coule, et qui ne recherche jamais un effet de style. Un livre qui vous transporte dans la peau d’un autre : artiste, mi-Libanais mi-Parisien, et qui soudainement rend lumineux tout ce qui vous paraissait compliqué. Beyrouth entre parenthèses est une vraie réussite. On l’ouvre, on le lit, et on ne le referme qu’à la dernière page. Sabyl Ghoussoub vous fait goûter au bonheur d’errer, à la liberté d’aller là où vous ne devez pas aller.

Les deux côtés de la table

Dans l’édition de poche, ce long interrogatoire, à l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv occupe 100 pages exactement. 100 pages dans une petite pièce vétuste.  Le photographe y est interrogé pendant un temps infini par une soldate de Tsahal qui désire débusquer « l’arabe » qui est en lui. Cet échange est savoureux. Deux mondes s’affrontent: celui du noir et blanc, de l’ordre et de la peur, et celui de la couleur, du désordre et du plaisir de vivre. Le réel et la fiction. D’un côté de la table, une femme réduit les choses à ce qu’elles sont extérieurement, face à elle, un bonimenteur transforme ce qu’il vit en une pièce de théâtre à sketches, pour rire de ce qui devrait le faire pleurer.

J’erre dans les rues de Haïfa. Je me prends pour l’écrivain Émile Habibi, à marcher les mains derrière le dos en attendant une paix qui ne viendra jamais. Je me transforme en Sa’îd le Peptimiste, l’un de ses personnages de roman, avec cette philosophie que tout va pour le mieux, parce que tout pourrait aller plus mal. Je suis, moi aussi, peptimiste. À la question : « Quand Israéliens et Palestiniens accepteront finalement de s’asseoir à la table des négociations, choisirez-vous de vous asseoir avec les Israéliens ou avec les Palestiniens ? », Émile Habibi avait répondu : Je choisirai d’être la table.

Un roman endiablé, composé de saynètes qui s’enchaînent comme autant de claps

Le roman de Sabyl Ghoussoub est composé de chapitres courts, pareils à des saynètes. Cela m’a rappelé les 1200 claps tournés jadis par Marc-Henri Wajnberg (vous pouvez visionner sur son site internet quelques uns de ses claps). Les chapitres (comme les claps) se succèdent à la vitesse de l’éclair, et se bousculent l’un l’autre, sans fin ni début. Ainsi en va-t-il de nos vies. Nous essayons bien maladroitement de les transformer en récit, alors que tout est sauts et syncopes. Il y a dans ce roman la saveur absurde d’un monde vaste, si vaste, qui permet de voyager, de jouir avec insouciance, avec en arrière-plan, le spectacle d’un pays, le Liban, que plusieurs cousins déchiquettent.

Comment se délester du poids de l’histoire ? Comment affronter les silences qui règnent dans les familles ? L’histoire de la guerre du Liban entre 1975 et 1980 n’a pas encore été écrite, et sans ce récit, comment imaginer autre chose? Il y a un trou noir. C’est de ces silences qu’est né le besoin de mettre Beyrouth « entre parenthèses », d’enfreindre la loi, pour aller rencontrer des hommes et des femmes de l’autre côté. Découvrir un peuple et non un concept haï, qui permet seulement de structurer son dépit.

Comment échapper à son identité

Le narrateur veut partir en sa qualité de Français, de  « citoyen du monde ». Mais, dès le vol dans l’avion, puis dans le long interrogatoire, il est ramené à son pays d’origine. Pareil à une mouche sur son ruban, il est englué, contraint de revenir à son nom, à sa langue maternelle, étouffé par sa famille, par la politique ; sommé d’expliquer ses œuvres photographiques, de les réduire à ce qu’elles montrent et non à ce qu’elles sont, comme on peut le voir dans la série de photos reproduites dans le roman, de personnages la tête recouverte de Keffiehs palestiniens.

Sabyl Ghossoub, Rêve imaginaire, série photographique, 2013.

Le jeune photographe, après avoir été démasqué par l’interrogatrice (sa faiblesse c’est sa mère), est relaxé, mais il demeure happé par l’identité à laquelle on l’assigne. La deuxième partie du livre se déroule dans le Fairouz café, jardin clos libanais à Tel Aviv.

Comment peut-on bombarder les lieux de son enfance

La saynète finale est bouleversante. Sabyl Ghoussoub nous parle de l’œuvre de l’artiste israélien Dor Zlekha Levy à propos de la synagogue de Beyrouth et du témoignage d’un soldat israélien né à Beyrouth, puis venu la bombarder en 1982. Ce soldat, « Isaac Balaila, israélien, juif d’origine libanaise se rappelle ses souvenirs d’enfance à Beyrouth et son retour dans sa ville de naissance en tant que soldat ».

Sabyl Ghoussoub écrit :

Je m’étais toujours demandé ce qu’un soldat israélien, né à Beyrouth, avait ressenti en pénétrant au Liban dans son char en 1982. Ce que ça faisait de venir bombarder les lieux de son enfance. On en avait souvent parlé avec Rose. […]. Isaac apparaît à l’écran. Chauve, trapu, la chemise ouverte, la chaîne en argent qui brille, il est l’archétype du soldat israélien. Je clique sur play : « Je suis né à Beyrouth en 1960, je suis parti quand j’étais un petit garçon. Mes souvenirs de la ville sont très clairs. Je me souviens très bien de Wadi Abou Jmil, le quartier juif de Beyrouth, et de la synagogue Maghen Abraham. » Il poursuit l’entretien et décrit ces lieux avec détails. Fier de son drapeau, de son uniforme, de son armée, il raconte ensuite combien Tsahal a fait du bien au Liban, il parle des siens comme des libérateurs. Cela dure cinq minutes, cinq minutes interminables où j’ai envie de jeter mon iPhone au sol et de voir la tête d’Isaac se fracasser en mille morceaux. Puis un plan de coupe vient arrêter Isaac. Il réapparaît, pensif. Il lève les yeux au ciel et confesse à l’artiste : « Écoute. Pour moi la guerre, c’était presque un rêve. C’était même impossible que ce soit la guerre. Je ne pouvais voir cette ville détruite, en ruines. J’ai vu mon enfance face à moi. Je me suis senti à la maison. La vérité, c’est que je n’ai jamais pensé que le Liban était un pays ennemi. Le Liban, cette terre, je l’aime de tout mon cœur. Jusqu’à aujourd’hui, dit-il alors qu’il éclate en sanglots, je désire cette patrie. Tu sais, cela peut sonner étrange pour moi, Beyrouth est ma patrie, non pas Israël.

Rédigé « avant que le cœur des Libanais n’explose » le 4 août, ce livre tente de faire de ce pays une promesse, et non plus une division.

Renseignements

Le livre de Sabyl Ghoussoub est paru en 2020, peu après le « mouvement du 17 octobre ». Dans un premier temps, après ce soulèvement, l’auteur avait pensé renoncer à publier son ouvrage face à l’inconnue dans laquelle était plongé le Liban. Il paraîtra finalement peu avant la catastrophe du 4 août. Il ressort aujourd’hui dans la collection L’antilopoche.

Biographie

Sabyl Ghossoub. Photo: Olivier Roller

Né à Paris dans une famille libanaise, Sabyl Ghoussoub a publié trois romans (Beyrouth-Sur-SeineLe Nez juif, Beyrouth entre parenthèses). Chroniqueur, il a correspondu pendant deux ans avec la commissaire d’exposition franco-israélienne Laura Schwartz sur le blog « En attendant la guerre » hébergé par le site du quotidien Libération. Depuis février 2021, il tient la chronique littéraire intitulée « Quoi qu’on en lise » dans le quotidien francophone libanais L’Orient-Le Jour. Journaliste, il collabore avec différents médias (Konbini Arts, Blind Magazine, Libération, L’Orient-Le Jour, L’oeil de la Photographie, Historia, L’Officiel Levant, Remue, Mashallah News, Agenda Culturel…). Photographe, il a publié ses images dans divers journaux (The Guardian, Fotografia Magazine…) et expose à Paris, Beyrouth ou New-York. Commissaire d’exposition et programmateur, il a été entre 2012 et 2015 directeur du festival du film Libanais de Beyrouth.  

Un entretien entre Sabyl Ghossoub et Diane Mazloum dans La Grande table des idées, le jeudi 27 août 2020

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-grande-table-idees/beyrouth-ville-memoire-l-identite-libanaise-en-ruine-7163845

L’interview de Sabyl Ghossoub dans Magreb Orient Express sur TV5 Monde le 11 septembre 2020

https://www.youtube.com/watch?v=DnoXu-LybC8

L’installation Shomer de l’artiste Dor Zlekha Levy

L’artiste présente cette série comme suit : « Shomer (2019) est une installation multimédia qui comprend des œuvres vidéo, des pièces de projection, des affiches imprimées et des sculptures imprimées en 3d. L’œuvre démonte et réassemble la structure et l’histoire de la synagogue Magen Abraham à Beyrouth pour explorer des concepts tels que l’authenticité et la préservation, et leur relation avec la mémoire humaine. Le mouvement du spectateur dans l’espace de la galerie révèle différentes couches de l’installation, présentant des moments de l’histoire complexe de la synagogue. Les visiteurs se promènent sur les deux étages tout en écoutant une bande sonore grâce à des écouteurs sans fil. Cette bande sonore est basée sur une interview d’un Israélien d’origine libanaise, qui évoque ses souvenirs d’enfant ayant grandi à Beyrouth et de soldat israélien retournant dans sa ville natale pendant la guerre. »

On trouvera des images de l’installation Shomer sur le site de l’artiste.

L’installation Rêve imaginaire de Sabyl Ghossoub

L’artiste présente cette série comme suit : « Dès leur plus jeune âge, les enfants issus du monde arabo-musulman sont très vite confrontés au problème palestinien. Le sujet est omniprésent. Lors des repas de famille mais aussi à la télévision, dans les journaux. Couvrir d’un keffieh tous les membres d’une ascendance, c’était exprimer mes étouffements familial et politique. Comme dans un rite initiatique, le foulard se passe de main en main. Ici, le grand le donne au petit, et ainsi de suite. Un jeu qui mène parfois à la mort ou à l’étourdissement : le jeu du foulard appelé aussi rêve bleu, ou rêve imaginaire. » On trouvera des images de la série photographique sur le site de l’artiste.

Sabyl Ghossoub. Photo: Olivier Roller.

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