Avec Lettres d’Algérie, Leïla Marouane replonge au cœur de l’année 1999, lorsque la guerre civile s’achève sans se refermer. Un roman épistolaire tendu, où l’écriture devient un acte de survie face à la peur, à l’absurde et aux mensonges familiaux.
Une chronique de Karim Saadi
Dans Lettres d’Algérie, Leïla Marouane propose une œuvre de seuil. Seuil historique d’abord : mars 1999, moment incertain où l’Algérie tente de sortir de la décennie noire sans avoir réellement pansé ses plaies. Seuil intime ensuite : celui d’un jeune homme qui écrit pour ne pas sombrer, pour retarder l’effondrement psychique et moral que provoquent la guerre, la conscription et l’enfermement. Le roman adopte la forme d’une correspondance à sens unique, adressée à une sœur absente, exilée, silencieuse. Ce silence structure tout le texte : il est à la fois manque, reproche et protection.
Le narrateur, Massi, n’est ni un héros ni un martyr. Il est frêle, ironique, parfois lâche, souvent lucide. Philosophe de formation, il se retrouve happé par une réalité brutale qui rend dérisoire toute tentative de cohérence rationnelle. L’épistolaire lui offre un cadre précaire, presque artificiel, pour maintenir un fil de pensée. Écrire devient un geste vital, une manière d’ordonner le chaos, même si cet ordre reste fragile, fragmenté, constamment menacé par l’absurde. Le texte progresse par ressassements, digressions, retours obsessionnels, mimant l’impossibilité de se projeter dans un avenir lisible.
La force du roman tient à sa capacité à faire sentir l’enfermement. Constantine, ville de ponts et de vertige, se transforme en espace clos, surveillé, saturé de peur. La maison familiale devient une forteresse ambivalente : refuge contre la violence extérieure, mais aussi lieu d’oppression intime. Les déplacements sont rares, périlleux, toujours soumis à l’arbitraire des barrages militaires. Le danger n’est jamais spectaculaire ; il est diffus, quotidien, inscrit dans les gestes les plus banals. Marouane restitue avec une grande justesse cette atmosphère où la menace n’a plus besoin de se montrer pour exister.
Une guerre des récits
Au centre de cette maison règne Jazia, la grand-mère, personnage d’une puissance romanesque remarquable. Leïla Marouane évite soigneusement l’archétype : Jazia n’est ni une simple figure de sagesse traditionnelle ni une caricature autoritaire. Elle est stratège, manipulatrice, profondément ambivalente. Surtout, elle écrit. Sur une vieille machine à écrire, elle dicte sa propre version de l’histoire familiale, se forgeant un passé héroïque et intellectuel, convoquant Sartre et Marx comme des talismans culturels.
Cette mise en scène de soi révèle une lutte acharnée pour le contrôle du récit.Le roman se construit ainsi comme une véritable guerre des écritures. Aux lettres de Massi répondent, en creux, les textes de Jazia et les carnets de Rose, la mère française, ancienne militante de la guerre d’indépendance. Rose apparaît comme une figure spectrale, dont la voix n’émerge qu’après la mort, à travers des fragments, des brouillons, des notes intimes. Ce décalage temporel accentue la violence de son effacement. Elle incarne ces femmes de la Révolution promises à l’égalité et reléguées, une fois l’indépendance acquise, dans les marges de la mémoire nationale.
La confrontation entre Jazia et Rose est l’un des points les plus forts du roman. L’une monopolise la parole officielle, l’autre ne subsiste que par des traces fragiles. Entre les deux, Massi tente de comprendre ce qui lui a été transmis, et surtout ce qui lui a été confisqué. Le père, Mahdi, absent ou silencieux, achève de dessiner une généalogie disloquée, où l’autorité morale s’est dissoute dans les compromis et les renoncements.
L’écriture de Leïla Marouane se distingue par une ironie constante, jamais gratuite. Elle sert à dévoiler l’absurdité d’un système où tout s’achète sans jamais se garantir. Les scènes de corruption, les négociations humiliantes avec l’administration militaire, les promesses creuses échangées autour de repas trop copieux sont décrites avec une précision clinique. Le rire, souvent grinçant, n’allège pas la gravité du propos ; il la rend plus cruelle encore. Cette ironie protège les personnages autant qu’elle les expose.
Lettres d’Algérie ne cherche pas à reconstituer exhaustivement la guerre civile. Le roman s’attache plutôt à ses effets différés, à la manière dont la violence infiltre les structures familiales, les rapports de pouvoir, les subjectivités. La Concorde civile, annoncée comme une sortie de crise, apparaît ici comme une suspension, un entre-deux anxieux où rien n’est vraiment réglé. Le temps politique semble figé, et avec lui les existences.
Par son dispositif épistolaire, Marouane interroge aussi la possibilité même de dire « je » dans un contexte saturé de discours collectifs, idéologiques ou militaires. La lettre devient un espace de résistance fragile, un lieu où une voix singulière tente de subsister face à l’écrasement du « nous ». En cela, le roman s’inscrit dans une tradition de la littérature algérienne critique, tout en affirmant une tonalité propre, plus intime, plus sourde, profondément marquée par la question de la transmission impossible.
Grave sans être démonstratif, dense sans être hermétique, Lettres d’Algérie s’impose comme une œuvre de maturité. Leïla Marouane y déploie une écriture maîtrisée, attentive aux silences autant qu’aux mots, et offre un roman qui ne cherche ni l’apaisement ni la consolation, mais la justesse.
Informations pratiques
Titre : Lettres d’Algérie
Autrice : Leïla Marouane
Éditeur : Éditions Abstractions
Date de parution : 12 mars 2025
Pagination : 186 pages
Prix indicatif : 19,99 €




























