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Chaïm-Charles Kaliski dessine l’Occupation

L’œuvre graphique monumentale Jim d’Etterbeek retrace l’Occupation allemande à Bruxelles à travers plus de 5 000 dessins réalisés par Chaïm-Charles Kaliski. Né en 1929 dans une famille juive polonaise, l’artiste transforme une enfance marquée par la Shoah en fresque mémorielle.

Dans l’histoire de l’art européen consacré à la mémoire de la Shoah, certaines œuvres surgissent tardivement, comme si le temps avait été nécessaire pour rendre le témoignage possible. C’est le cas de Jim d’Etterbeek, une œuvre graphique monumentale réalisée par l’artiste belge Chaïm-Charles Kaliski, composée de plus de cinq mille dessins retraçant l’Occupation allemande à Bruxelles et l’expérience d’une famille juive confrontée à la persécution.

Né en 1929 à Bruxelles, Chaïm-Charles Kaliski grandit dans un milieu modeste entre la gare du Midi et les abattoirs d’Anderlecht. Sa famille, d’origine juive polonaise, appartient à ce tissu d’immigration d’Europe de l’Est installé dans les quartiers populaires de la capitale belge. Son père, Abraham, est maroquinier ; sa mère, Fradla, couturière. Le couple élève quatre enfants dans un environnement marqué par le travail artisanal et la vie de quartier.

L’invasion de la Belgique par l’Allemagne nazie, en mai 1940, bouleverse brutalement cet équilibre fragile. Comme des milliers d’autres familles, les Kaliski prennent la route de l’exode vers la France pour échapper à l’avancée de la Wehrmacht. Mais la fuite se révèle impossible à maintenir. Faute de ressources et de soutien, ils finissent par revenir à Bruxelles, désormais occupée.

Commence alors une période de survie quotidienne. Les mesures antijuives se multiplient : recensement, port de l’étoile jaune, restrictions professionnelles, menaces d’arrestation. Dans ce climat d’insécurité permanente, la famille Kaliski échappe pourtant à plusieurs vagues d’arrestations visant les Juifs étrangers de Bruxelles. La grande rafle du 3 septembre 1942, qui frappe notamment les quartiers populaires où vivent de nombreuses familles juives immigrées, passe sans les atteindre.

Mais la menace ne disparaît jamais. Le 12 février 1944, Abraham Kaliski est arrêté. L’événement marque un point de rupture pour la famille. Pour éviter de nouvelles arrestations, Fradla disperse ses enfants chez des connaissances ou dans des cachettes improvisées. Elle se cache elle-même avec Chaïm, l’aîné, jusqu’à la Libération de Bruxelles en septembre 1944.

Pour le jeune garçon, cette période constitue une expérience fondatrice. La peur, les disparitions, les séparations et l’angoisse permanente s’impriment durablement dans la mémoire. Pourtant, pendant des décennies, cette histoire reste enfouie. Chaïm-Charles Kaliski ne devient pas immédiatement artiste. Sa vie suit d’autres chemins, et ce n’est que tardivement qu’il entreprend de mettre en images son passé.

Une mémoire dessinée de Bruxelles occupée

C’est en 1989, à l’âge de soixante ans, que Kaliski commence à dessiner ce qui deviendra Jim d’Etterbeek. Le projet naît notamment sous l’impulsion de sa sœur Sarah, qui l’encourage à raconter leur histoire familiale. L’artiste se lance alors dans un travail de longue haleine qui durera près de dix-huit ans.

Peu à peu, des milliers de dessins prennent forme. L’ensemble compose une vaste fresque graphique retraçant la vie quotidienne sous l’Occupation, mais aussi les souvenirs personnels de l’enfance, les figures familiales, les lieux de Bruxelles et les scènes de la clandestinité.

Le titre même de l’œuvre possède une dimension autobiographique et symbolique. “Jim” renvoie à l’alter ego de l’artiste enfant, tandis qu’Etterbeek évoque un quartier bruxellois devenu l’un des décors de cette mémoire reconstruite. À travers ce personnage, Kaliski recompose l’expérience de l’enfant confronté à la guerre et à la persécution.

Le style graphique de l’artiste frappe par son apparente simplicité. Le trait est direct, parfois proche du dessin naïf ou de l’art brut. Les figures sont expressives, les scènes souvent frontales, comme si l’artiste cherchait avant tout à restituer l’intensité émotionnelle du souvenir plutôt qu’à produire une représentation académique.

Mais derrière cette simplicité formelle se déploie une œuvre d’une grande densité narrative. Les dessins accumulent les détails de la vie quotidienne sous l’Occupation : les rues de Bruxelles, les commerces, les uniformes allemands, les regards inquiets, les gestes de solidarité ou de trahison. Chaque image constitue une fragment de mémoire.

L’ensemble forme ainsi une sorte de roman graphique monumental, à la fois autobiographique et historique. Bruxelles y apparaît comme un espace traversé par la peur et la clandestinité, mais aussi par les stratégies de survie inventées par ceux qui tentaient d’échapper à la machine de persécution nazie.

Pendant longtemps, cette œuvre reste relativement confidentielle. Ce n’est que progressivement que les institutions culturelles commencent à reconnaître l’importance de ce travail singulier. Expositions et recherches mettent en lumière la valeur documentaire et artistique de ces milliers de dessins.

Aujourd’hui, Jim d’Etterbeek apparaît comme un témoignage exceptionnel sur la Shoah en Belgique. À travers le regard d’un enfant devenu artiste, Chaïm-Charles Kaliski transforme une mémoire intime en une œuvre monumentale. Son travail rappelle que, face à l’effacement et à l’oubli, le dessin peut devenir une forme de résistance et de transmission.

Infos pratiques

Exposition : Chaïm-Charles Kaliski – Jim d’Etterbeek
Lieu : Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (mahJ), Paris
Dates : jusqu’au 28 septembre 2026
Adresse : Hôtel de Saint-Aignan, 71 rue du Temple, 75003 Paris
Horaires :
Lundi, mercredi, jeudi, vendredi : 11h – 18h
Dimanche : 10h – 18h
Nocturne le samedi jusqu’à 19h
Tarifs : environ 10 € (plein tarif) / réductions possibles selon conditions.
Plus d’informations : www.mahj.org