Lobna Jribi, la ministre tunisienne en vue qui avance masquée

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Sous ses airs BCBG, Lobna Jribi, 46 ans, ministre chargée des grandes réformes, apparait comme la représentante d’un vrai lobby pro-européen. A l’image des nouvelles élites libérales d’une Tunisie au bord du dépôt de bilan.

Un portrait signé Ezzeddine Ben Hamida, universitaire et économiste

Comment lui résister? La tunisienne Lobna Jribi, cheveux courts châtain clair, aime les tailleurs style Chanel qui lui vont bien au teint. Cette oratrice de talent accompagne ses envolées oratoires d’une gestuelle proche d’une quasi chorégraphie. La ministre chargée des relations avec le parlement, fait tout pour séduire ses auditoires les plus variés, squatte séminaires et colloques pour parler emploi, formation, éducation, développement durable, énergie, culture, droit de l’Homme, gouvernance.

Sans états d’âme, la ministre s’invite depuis le printemps tunisien de 2011 sur tous les écrans pour promouvoir « une approche  participative et fédératrice de la société civile. ». N’en jetez plus !

Double jeu

La face cachée de Lobna Jribi est son métier de « chercheuse » au sein du groupe Solidar, une officine ultra-libérale. Notre experte ès lobbying auprès des parlementaires et décideurs, est soutenue par de discrets mécènes, comme on peut le découvrir dans le rapport financier de Solidar en 2018 sur les différentes sources de financement.

Sources de financement subventions en DT
European Endowment For Democracy 20 002,200
National Endowment For Democracy 83 430,340
Open Society Fondation 117 649,991
Heinrich Böll Stiftung 13 007,647
NRGI 27 934,500
POMED 29 128.726
FMS 5 987.275
Chemonics            24 760
Total 321 900,679

 Le groupe Solidar a perçu en 2018 la bagatelle de 321.900, 679 dinars, notamment de l’Union européenne voir le rapport financier ci dessus). Ces fonds importants pour soutenir le libre-échange économique profitent à une petite équipe de sept personnes, dont la ministre qui, Présidente du groupe, s’accapare la part de lion. Aucune autorité publique ne s’est interrogée sur cette situation peu appropriée.

Autant dire en effet que la représentation de l’Union européenne en Tunisie et d’autres intérêts étrangers sont représentés, chaque semaine, au Conseil des ministres !

Une expertise peu scientifique

Dès que les éléments de langage type « gouvernance », « libre-échange», « développement durable », « éducation » apparaissent dans un séminaire, Lobna Jribi sort ses analyses chiffrées. Cette diplômée en informatique reprend le credo libéral des gouvernements européens, ce qui lui a valu une belle carrière politique, toujours proche du pouvoir. Députée après le départ de Ben Ali en 2011 du mouvement Ettakatol, un parti social démocrate qui participe à une alliance avec les islamistes, cette quadra sémillante rejoint Youssef Chahed, ace jeune Premier ministre soutenu par les Européens qui se prenait pour l’Emmanuel Macron tunisien!

Sur tous les fronts, Lobna Jribi se présente comme la présidente d’un « think tank qui analyse, évalue les politiques publiques et contribue à l’amélioration de la performance et de la durabilité selon une approche intégrée basée sur les droits humains, l’équité, l’égalité, la bonne gouvernance et les droits des générations futures. »   Tout est construit pour imposer cette image d’une institution neutre, aux méthodes scientifiques, qui produirait un contenu de référence.

Le site web de son Think tank se félicite de cette notoriété : « En cinq ans, les travaux de Solidar sont devenus une référence pour les décideurs publics et politiques. » Mais de quels travaux s’agit-il ?

Coup de génie marketing

Le seul souci est que sur les dix notes publiées par le groupe en 2019, seulement une a été rédigée par un chercheur en activité, à savoir Afef Hammami Marrakchi, maître de Conférences et agrégée en droit public qui était la conseillère de l’ancien ministre des grandes réformes, Taoufik Rajhi. Or ces fonctions ministérielles ont été reprises dans le nouveau gouvernement par Lobna Jribi. Un petit monde.

On est loin donc de pouvoir compter sur « un vrai réseau de chercheurs, contributeurs et experts qui participent à la conception de (ses) études », comme le martèle la ministre. »Solidar » repose en réalité sur un nombre réduit de contributeurs, et non de chercheurs qui publient leurs travaux dans des revues internationales après avoir été expertisés par d’autres chercheurs dans la même discipline.

Pour sortir de la double crise sanitaire et économique, la Tunisie a besoin d’une volonté politique et non d’éléments de langage.

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