L’Institut du Monde Arabe en quête d’une Arabie oubliée

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Dans le cadre de la mise en valeur du Nord-Ouest de l’Arabie, à travers le projet NEOM, les autorités saoudiennes cherchent à promouvoir le patrimoine historique, et par conséquence touristique de cette zone. Une exposition à Paris en témoigne.

Une chronique de Habib Tawa chez nos amis d' »Afrique Asie« 

Il y a bientôt dix ans, en septembre 2010, le musée du Louvre présentait un brillant panorama de l’archéologie en Arabie saoudite, lors d’une exposition intitulée « Routes d’Arabie ». Soudainement, le monde occidental découvrait l’immense richesse d’un passé insoupçonné, enfoui sous les sables ou abandonné depuis des lustres. La mise en valeur de ce patrimoine exceptionnel, dispersé sur plus de deux millions de Km², fait depuis l’objet de recherches multiples. L’une des plus remarquables campagnes de fouilles s’attache à dévoiler le passé du quadrant nord-ouest de la péninsule arabe. C’est en effet dans cette zone que ce sont élaborés nombre de thèmes, de pratiques et de croyances qui ont contribué à forger notre monde contemporain. La Palestine n’est pas loin, qui a vu croître de grands pans du judaïsme ancien et du christianisme premier. Pareillement c’est dans le Hedjaz voisin que l’islam aurait pris son envol. Bref, à la croisée des chemins et des influences, l’observation de ce musée à ciel ouvert invite à de fécondes réflexions.

Pour nous guider dans la découverte de ce passé endormi, l’exposition « Al ‘Ula’, merveille d’Arabie » nous invite l’Institut du Monde Arabe (IMA). Rien de plus exaltant pour la mise en valeur du passé de ces lieux que leur présentation par Laïla Nehmé. En plus d’être la commissaire de l’exposition, elle est d’abord et surtout celle qui a consacré près de vingt ans de sa vie à parcourir, à fouiller et à faire parler ces restes négligés. Habitée par les sites, elle est parvenue, au travers d’une muséographie particulièrement travaillée à rendre vie à des paysages austères et à faire parler des reliques jusqu’alors abandonnées. Cette introduction, destinée à un grand public, a reçu un accueil enthousiaste de sorte qu’elle a été prolongée de deux mois.

A peine introduit dans le hall l’exposition, on se trouve littéralement plongé dans le puissant paysage d’Al (Ula’, fait de montagnes décharnées et arides environnant une luxuriante oasis. Par la vertu d’amples projections murales, effectuant de lents travellings, le visiteur a l’illusion d’explorer, à pied, plusieurs sites en passant d’une pièce à l’autre. Des tables lumineuses détaillent à volonté, à l’intention de chacun, les étapes successives de l’évolution des cités de cette région. De la sorte il devient aisé d’en acquérir une appréhension synthétique. A cela s’ajoute la présentation de divers objets exhumés lors de fouilles récentes ou conservés à l’ombre des musées saoudiens. On aurait souhaité en retrouver un plus grand nombre. A cela s’ajoutent de nombreux panneaux explicatifs, de vastes carte explicites et des enregistrements explicatifs, en français et en arabe. La période chronologique illustrée dans cette exposition va de la préhistoire à nos jours.


À la sortie de l’exposition, l’achat du catalogue complète naturellement l’exploration de ces salles Bien structurées. Au fil des pages se déroule l’histoire de Dadan (la Dedan biblique). Aujourd’hui appelée Al ‘Ula’. Cette cité plus que millénaire contrôla à sa hauteur la route de l’encens et des aromates entre le Yémen et la Méditerranée. Elle était associée par le mariage de nombre de ses citoyens avec des Yéménites de la ville marchande de Ma‘in. Les Dadanites possédaient leur propre alphabet, voisin du sud-arabique.

Après les dynastes dadanites, un nouveau pouvoir, celui des Lyhianites prolongea la fonction religieuse et politico-commerciale de ses prédécesseurs. Un peu plus loin, occupant une position à la croisée des routes entre la Mésopotamie et la Syrie, l’oasis de Tayma disposait, lui aussi d’une langue et d’un alphabet. C’est là que le dernier souverain néo-babylonien passa dix ans de sa vie, au milieu de sources abondantes. Mais c’est la nabatéenne Hegra (dite aussi Madaïn Saleh), qualifiée de petite sœur de Petra, qui donna aux Arabes l’alphabet et l’écriture qui devinrent les leur. Comportant d’admirables reproductions, d’une excellente facture, et des articles instructifs, cet ouvrage avec sa très riche bibliographie donne envie d’aller plus loin. En particulier vers la synthèse en deux volumes rédigée par Laïla Nehmé sur ses recherches à Madaïn Saleh.

Entretien avec Laïla Nehmé

D’un abord affable et accueillant, la grande spécialiste, Laïla Nehmé, débordée de charges, nous a reçus quelques minutes.

Afrique Asie : Pour un public, autant arabe que français, cette exposition est une révélation. Pourtant l’Arabie a une très longue histoire. Elle plonge loin dans le passé, à des milliers d’années en arrière, avant même l’islam.

Laïla Nehmé : Effectivement pour les érudits, la Péninsule était déjà connue dans l’antiquité classique et préclassique. A l’époque moderne de nombreux voyageurs l’ont parcourue et y ont découvert maintes merveilles. Dans le catalogue, nous évoquons la description faite par les pères jésuites Jaussens et Savignac. Leurs études soignées et bien documentées, à côté de celles de bien d’autres explorateurs, ont familiarisé le monde savant avec ces réalités. Aujourd’hui, il est temps d’en informer le grand public.

A.A. : La région que vous présentez dans cette exposition jouait-elle un rôle particulier dans les échanges entre le sud de l’Arabie et le reste de l’Asie, d’une part, et la Méditerranée, de l’autre ?

L.N. : Le commerce qui remontait depuis le Sud suivait deux routes parallèles le long de la mer Rouge. Soit la voie terrestre partant du Yémen qui traversait les hauts plateaux de l’Arabie occidentale jusqu’à Petra, puis éclatait vers la Palestine, la Syrie ou l’Egypte ; soit, elle était convoyée par des vaisseaux. Le problème étant que la mousson arrête de souffler vers le nord à partir d’une certaine latitude. Aussi une portion des navigateurs, plutôt que de louvoyer, préféraient débarquer leurs marchandises, qui reprenaient leur traversée par caravanes terrestres. D’où l’intérêt de retrouver le légendaire port de Leuka Kômé, évoqué par Claude Ptolémée. Différentes localisations ont été proposées et il existe des ruines, encore à peine fouillées. L’importance d’Al ‘Ula’ et de Madaïn Saleh (toutes deux au centre de cette exposition) et qui se trouvent toutes les deux au croisement des route remontant depuis la côte avec celles venant du Sud.

A.A. La présence millénaire de ces lieux de haute civilisation s’explique dès lors naturellement. Voyez-vous d’autres sites de cette région susceptibles de conduire à de nouvelles découvertes ?

L.N : Je vous dirai que nous avons l’embaras du choix, en plus de continuer les fouilles déjà en cours. Il y a déjà le port évoqué plus haut qui laisse entrevoir des traces de grands entrepôts. Il y a Teyma qui vit le séjour du dernier souverain néo-babylonien, Nabonide. Il y a Tabouk, il y a Khaybar, il y a Doumat al Jandal et pourquoi pas des foyers insoupçonné. L’archéologie est une merveilleuse aventure !

(*)Institut du Monde Arabe, du 9 octobre 2019 au 8 mars 2020, fermée le lundi, 12€ 

*Source : Afrique-Asie.fr

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