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Mali. Mahmoud Dicko, l’aventure ambiguë

L'imam Dicko à la tribune de la Conférence africaine pour la paix, à Nouakchott.

De Nouakchott, où il participait à la Conférence africaine pour la paix sponsorisée par les Émirats arabes unis, Mahmoud Dicko a lancé mercredi un appel au dialogue au Mali, qu’il a quitté en décembre 2023 pour trouver refuge en Algérie. L’une des figures les plus influentes et les plus controversées de son pays, à la croisée du religieux et du politique, Dicko n’a jamais occupé de fonction élective. Ancien professeur d’arabe devenu imam, il s’est imposé comme une conscience morale autoproclamée, capable de faire sortir des dizaines de milliers de personnes dans les rues et de peser sur le destin des présidents. Nous reproduisons ici un portrait publié dans sa dernière livraison par le journal d’investigation Le Sphynx.

Par Adama Dramé

Né au milieu des années 1950 dans la région de Tombouctou, Mahmoud Dicko grandit dans un environnement marqué par l’Islam malékite et les traditions peules. Il part très tôt se former en Mauritanie puis en Arabie saoudite, où il se nourrit d’un islam salafiste dont il importera ensuite les codes et la rigueur doctrinale à Bamako.

Dans les années 1980, de retour au Mali, il devient l’imam de la mosquée de Badalabougou, à Bamako, un poste qui lui offre une première tribune religieuse et sociale auprès d’une population urbaine en quête de repères. Ses prêches, mêlant références coraniques et dénonciation des dérives politiques, installent progressivement son image d’homme de foi intransigeant et de médiateur sollicité dans les moments de crise.

Ascension d’un leader islamique

Dans les années 2000, Dicko prend la tête du Haut Conseil islamique du Mali, qu’il préside de 2008 à 2019, transformant cette institution en véritable force de pression sur les pouvoirs publics. À ce poste, il s’illustre par des positions conservatrices. D’abord en 2002, il annonce à la Radio Islamique sise à la Grande Mosquée de Bamako que « les musulmans ont décidé de voter » pour l’ex-Premier ministre Ibrahim Boubacar Keïta, alors candidat à la présidentielle. Puis en 2009, il mène la fronde contre un projet de code des personnes et de la famille jugé trop favorable aux droits des femmes, qu’il parvient à faire profondément réviser.

Son influence dépasse alors le strict champ religieux : il se pose en arbitre des grandes orientations sociales, mobilisant les mosquées, la rue et les radios pour relayer ses mots d’ordre. Cette capacité à transformer une bataille juridique en mouvement populaire fait de lui un interlocuteur incontournable pour les présidents successifs, mais aussi une source d’inquiétude pour les défenseurs de la laïcité.

De soutien du pouvoir à opposant central

Au début des années 2010, Mahmoud Dicko choisit d’abord d’accompagner le pouvoir, soutenant la candidature d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) à la présidentielle de 2013, au nom d’un « sursaut moral » promis au pays. Parallèlement, il accepte des missions de médiation sensibles, notamment avec des groupes armés du nord, convaincu que le dialogue avec certains islamistes est indispensable à la paix, ce qui lui vaut des accusations de complaisance.

À partir de 2017, le ton change : déçu par la gouvernance d’IBK, l’imam passe progressivement dans l’opposition et prend la tête de vastes mobilisations populaires contre la corruption, l’insécurité et la crise sociale. En 2019 puis en 2020, ses appels rassemblent des dizaines de milliers de manifestants à Bamako et culminent avec le mouvement M5-RFP, qui réclame la démission du Président, prélude au coup d’État d’août 2020.

Après la « rectification » de mai 2021, le quintet de colonels conduit par Assimi Goïta s’installe durablement au pouvoir. Mahmoud Dicko, qui avait auparavant pesé sur la vie politique, en faisant nommer, de son propre aveu, le Premier ministre Moctar Ouane, se mue alors en opposant et réclame le respect du calendrier initial de transition, avec la tenue d’élections dans les délais annoncés. Une attitude qui intrigue le quintet de colonels.

Exil algérien

Face au durcissement du pouvoir, il quitte le Mali pour l’Algérie en décembre 2023, invité initialement par le président Abdelmadjid Tebboune. Ses proches restent toutefois actifs : le 17 février 2024, ils participent à la création de la Synergie d’action pour le Mali, une coalition de partis et d’associations opposée aux militaires au pouvoir.

La riposte des autorités est rapide : le 6 mars 2024, le gouvernement dissout la Coordination des mouvements, associations et sympathisants (CMAS) de l’imam Dicko. Son coordinateur, Youssouf Daba Diawara, est arrêté en juin 2024 pour participation à une manifestation interdite de la Synergie, puis condamné en octobre à deux mois de prison avec sursis.

Un discours populiste et conservateur

La force de Dicko réside dans un discours qui marie références religieuses, critique virulente des élites et exaltation d’un peuple malien présenté comme trahi par ses dirigeants. Sur les places publiques, il convoque l’histoire des empires ouest-africains pour flatter la fierté nationale, tout en dénonçant les ingérences étrangères et la « décadence » des mœurs importées de l’Occident.

Cette rhétorique s’accompagne de prises de position très conservatrices : il fustige la promotion des droits LGBT, allant jusqu’à interpréter un attentat djihadiste à Bamako comme un « châtiment divin » lié à l’homosexualité, et voit dans le djihadisme une création de puissances occidentales visant à recoloniser le Mali. Des déclarations qui renforcent sa popularité auprès d’une base croyante hostile au libéralisme social, mais alimentent, au Mali comme en Europe, les mises en garde contre un glissement théocratique.

Une figure ambiguë et incontournable

Mahmoud Dicko revendique de ne pas être un homme politique, tout en lançant en 2019 son propre mouvement, la Coordination des mouvements, associations et sympathisants (CMAS), qui fait de son orientation islamiste le socle d’un projet de réforme du pays. Il refuse jusqu’ici de briguer la magistrature suprême, tout en pesant sur les équilibres institutionnels au point d’être perçu, par certains, comme un président potentiel de l’ombre.

Pour ses partisans, il incarne un rempart moral face à une classe dirigeante discréditée et une voix de justice sociale dans un Mali en crise profonde. Pour ses détracteurs, il est un chef religieux ambigu, oscillant entre médiation et radicalisation conservatrice, dont l’irruption au cœur du jeu politique fragilise la laïcité malienne et ouvre une ère d’incertitudes. Un personnage hybride dixit feu l’ex-Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga.

À la fin de l’année 2025, Mahmoud Dicko rejoint un nouveau cadre d’opposition en exil, la Coalition des forces pour la République (CFR), dont le porte-parole est l’universitaire et opposant malien Étienne Fakaba Sissoko. Cette démarche consacre son ancrage dans une opposition extérieure à la junte, structurée autour de figures exilées.