Longtemps érigé en symbole de la liberté d’expression, Boualem Sansal apparaît aujourd’hui sous un jour que certains refusaient de voir. Derrière la figure du dissident, un positionnement désormais explicite. Et pour ses soutiens, une prise de conscience tardive, à la mesure de leur propre aveuglement.
Il y a des chutes spectaculaires. Et puis il y a celles, plus lentes, plus cruelles, où rien ne tombe vraiment, sinon les illusions. Le cas de Boualem Sansal appartient à cette seconde catégorie. Non pas un renversement, mais une clarification. Non pas une surprise, mais une évidence qui finit par s’imposer.
Car enfin, il faut le dire : le masque ne tombe que pour ceux qui avaient décidé d’y croire.
Avant même son arrestation en Algérie, l’écrivain n’avait jamais été un mystère. Ses positions, ses textes, ses interventions publiques dessinaient une ligne constante. Une critique radicale de l’islamisme, certes, mais aussi une vision du monde marquée, où affleurait une lecture civilisationnelle des conflits contemporains. Rien de clandestin. Rien de dissimulé. Simplement, une parole qui ne cadrait pas toujours avec les catégories confortables.
Puis est venue la prison. Et avec elle, ce que l’on pourrait appeler une suspension du réel.
Face à l’arbitraire d’un régime, les nuances deviennent secondaires. L’homme est arrêté pour ses idées : cela suffit. Le reste disparaît. Les aspérités s’effacent. Les contradictions s’estompent. Boualem Sansal cesse d’être un auteur pour devenir une cause. Et c’est là que tout se joue.
Dans cette séquence, beaucoup ont fait un choix. Parfois conscient, souvent implicite. Celui de dissocier radicalement l’homme de ses idées. De défendre une liberté en neutralisant ce qu’elle contenait. Il ne s’agissait plus de lire Sansal, mais de le soutenir.
Ce choix pouvait se comprendre. L’urgence imposait une forme de simplification. Mais il a produit un effet secondaire plus durable : une idéalisation. Une projection. L’écrivain est devenu ce que ses soutiens avaient besoin qu’il soit. Un dissident pur. Un symbole sans reste.
Or, les symboles ont ceci de particulier qu’ils ne résistent pas longtemps au retour du réel.
Car pendant que l’on défendait Boualem Sansal, lui continuait d’exister. De penser. De parler. Et surtout, de ne pas se conformer au rôle qu’on lui assignait. Sa libération, en novembre 2025, n’a pas marqué un tournant dans sa trajectoire. Elle a simplement rendu à nouveau visible ce qui n’avait jamais disparu.
Quitter Gallimard pour rejoindre Grasset aurait pu rester un épisode banal. Mais dans un paysage médiatique structuré par des appartenances de plus en plus lisibles, le geste a été interprété comme un signal. D’autant plus qu’il s’inscrit dans l’écosystème d’un groupe contrôlé par Vincent Bolloré, dont l’influence sur le débat public est régulièrement pointée.
À cela se sont ajoutées des apparitions médiatiques répétées dans des espaces eux-mêmes situés, puis cette séquence devenue emblématique : une présence aux côtés de Philippe de Villiers, accompagnée d’un discours sur la « refrancisation » et la disparition du peuple français.
À ce stade, il ne s’agit plus d’interprétation. Il s’agit de cohérence.
Ce qui frappe aujourd’hui, ce n’est pas tant la nature des critiques que leur tonalité. Moins indignées que désabusées. Moins virulentes que fatiguées. Comme si, au fond, le débat était déjà tranché.
Car le véritable basculement ne se situe pas dans les prises de position de Boualem Sansal, mais dans la réaction de ceux qui l’avaient défendu. Ceux-là mêmes qui, hier encore, mobilisaient son nom comme un étendard, peinent désormais à trouver les mots.
Non pas pour le condamner frontalement. Mais pour continuer à le justifier.
La ligne de défense classique – soutenir l’homme sans adhérer à ses idées – s’est progressivement fissurée. Non pas parce qu’elle serait devenue invalide en théorie, mais parce qu’elle ne tient plus face à la répétition des faits. À mesure que les prises de position se multiplient, qu’elles s’inscrivent dans des espaces cohérents, qu’elles s’accompagnent de proximités assumées, la dissociation devient intenable.
On ne défend plus une abstraction. On se positionne. Et beaucoup découvrent, tardivement, qu’ils ne peuvent plus le faire.
Dans ce paysage, le cas de Kamel Daoud agit comme un miroir déformant. Lui aussi fait l’objet de controverses, lui aussi est accusé de dérives ou de proximités problématiques. Mais la différence est notable : là où Daoud suscite encore débat, interprétation, controverse ouverte, Sansal semble désormais produire un effet de saturation. Comme si l’ambiguïté avait disparu, laissant place à une lecture univoque.
C’est cette disparition de l’ambiguïté qui rend la situation irréversible.
Il ne s’agit pas ici de rejouer un procès. Ni de contester un droit fondamental : celui de penser, d’écrire, de s’exprimer librement. Ce droit reste entier, et il doit l’être.
Mais ce qui s’effondre, c’est autre chose. Une construction. Une fiction partagée. Celle d’un écrivain que l’on pouvait défendre sans jamais avoir à interroger pleinement ce qu’il disait, ni l’espace dans lequel il le disait. Le masque tombe, dit-on.
Encore faut-il préciser : il ne tombe pas pour tout le monde. Certains ne l’avaient jamais vu. D’autres avaient choisi de ne pas le regarder. Et puis il y a ceux qui, aujourd’hui, découvrent qu’ils ont cru – moins en un homme qu’en l’idée qu’ils s’en faisaient.
C’est sans doute cela, le véritable malaise. Non pas ce que Boualem Sansal est devenu. Mais ce que certains réalisent, trop tard, avoir refusé de voir.

