Libye, Jean Yves Ollivier, l’empêcheur de tourner en rond

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Proche du président congolais Denis Sassou-Nguesso, l’homme de l’ombre qu’est Jean Yves Ollivier milite en faveur de la réconciliation nationale en Libye comme préalable à toute consultation électorale. Et cela contrairement au  président Macron qui veut imposer comme « sortie de crise » des élections avant la fin de 2018.

C’est peu de dire que le sommet inter libyen réuni, le 11 mai à Dakar, par la Fondation « Brazzaville » de Jean Yves Ollivier n’a eu que peu de retentissement. C’est que « Monsieur Jacques », comme les services secrets avaient surnommé Jean Yves Ollivier, dérange beaucoup de monde dans le processus d’unité nationale qui tente de se mettre en oeuvre aujourd’hui en Libye.

Faiseur de paix

Après avoir consacré sa vie à la diplomatie parallèle, notamment lors de la fin de l’Apartheid en Afrique du Sud, Jean Yves Ollivier a décidé de contribuer, à la tête de sa Fondation basée à Londres, à l’œuvre de paix dans cette Libye que ce natif d’Alger connaît bien. Sur la base d’un principe simple: seule la réconciliation entre les adversaires d’hier permettra d’organiser des élections en Libye et non l’inverse.  Ce qu’exprime fort bien l’excellent think tank « Crisis Group » dans de récentes recommandations sur le sommet qui se tient à Paris ce mardi 29 mai sur l’initiative de la France et de l’ONU: « Négocier, écrivent les experts de Crisis Group, à travers des personnalités individuelles sans s’assurer d’un consensus plus large du champ politique et militaire est probablement contre productif ».

Soutenu par le Qatar, la Turquie et certains pays clés de l’Union Africaine, l’activisme de Jean Yves Ollivier déplait à Emmanuel Macron, soucieux d’être seul à la manoeuvre lors de « son » sommet de Paris. Les initiatives de cet iconoclaste dérangent également les pouvoirs égyptien et émirati qui ont adoubé le seul maréchal Haftar, maitre de l’armée de libération nationale qui règne sur une partie de la LIbye orientale.

L’état d’esprit d’un Jean Yves Ollivier en revanche est proche de celui des autorités algériennes qui tentent dans le dossier libyen de discuter avec toutes les parties prenantes, y compris les Frères Musulmans.

Khadafi, un gros mot !

Premier axiome, les kadhafistes existent encore, Jean Yves Ollivier les a rencontrés. Le kadhafisme n’est pas mort avec l’assassinat du Guide libyen, pas plus que le communisme n’a disparu dans les mentalités collectives des pays de l’est au moment de la chute du mur de Berlin.

Le chaos qui règne dans une Libye livrée aux milices et au terrorisme et devenue la porte d’entrée des migrants vers l’Europe, a naturellement embelli le souvenir du règne de Mouammar Kadhafi.

Le prix du sang.

Deuxième conviction de notre « faiseur de paix », la stabilité politique de la Libye passe avant tout par une réconciliation nationale entre les deux principales forces du pays: la mouvance islamiste qui domine les régions de l’Ouest et les structures tribales, qui sont l’ossature de la société civile libyenne et où la mémoire de l’ère kadhafiste est souvent vivace. Beaucoup de sang a coulé en Libye, a confié Jean Yves Olivier à la presse sénégalaise, il faut solder le passé avant de lancer des consultations électorales qui sinon, ne peuvent qu’enflammer des plaies mal cicatrisées, ce qu’il appelle « le prix du sang ».

La médiation de Jean Yves Ollivier est passée par une rencontre au  sommet, en septembre 2017 en Turquie, entre deux grandes figures historiques de la scène politique libyenne: Abdellakim Belladj, un des maitres « islamistes » de Tripoli et Bechir Saleh, un des principaux collaborateurs de Kadhafi longtemps en charge de l’Afrique qu’il arrosait généreusement grâce à la manne pétrolière. Ce rapprochement inédit, qu’une photo immortalisa, avait été précédé à Genève de deux réunions au moins, qui ont suscité l’étrange intérêt de la justice militaire tunisienne qui a cru bon d’embastiller, sur la base d’un dossier vide, certains des protagonistes de ces rencontres. A Tunis, on prétend que cette procédure invraisemblable a été lancée par le Président Beji Caïd Essebsi, de retour d’un voyage au Caire où le maréchal Sissi l’avait mis en garde sur ces rencontres entre islamistes et khadafistes.

Le processus engagé par Jean Yves Ollivier s’est poursuivi, le vendredi 11 mai à Dakar, par une vaste réunion d’une vingtaine de personnalités libyennes de tous bords, des partisans d’Haftar, qui ont assisté aux réunions sans prendre la parole, aux représentants de la puissante tribu de Misrata, fer de lance du « printemps libyen » et noyau dur de la mouvance islamiste.

Les arrières pensées congolaises.

Lors du sommet qui se tient ce mardi 29 mai à Paris, l’approche de la Fondation Brazzaville ne pourra pas être totalement écartée. Les liens sont très forts et la communauté de pensée totale entre Jean Yves Ollivier, le confident et Denis Sassou Nguesso, le président.. Or ce dernier représente l’Union Africaine à Paris pour le sommet sur la Libye et son ministre des Affaires Etrangères a, lui aussi, insisté sur la nécessité d’une réconciliation nationale.

Pour autant, Denis Sassou-Nguesso ne maitrise plus grand chose à Libreville, pas plus ses opposants qu’il enferme ou qu’il massacre que son budget pillé par ses proches malgré les injonctions du FMI. Du coup, le président congolais est contraint de se montrer très conciliant face aux oukases du pouvoir français dans le dossier libyen.

Or la  diplomatie française française voit dans les élections législative et présidentielle provoquées dès 2018, le principal levier de stabilité pour la Libye. La feuille de route est connue, la réconciliation passe par les urnes. Cette précipitation à organiser des scrutins bâclés fut déja l’obsession de François Hollande et Jean Yves Le Drian, alors chef de l’Etat français et ministre de la Défense, après les interventions militaires au Mali et en Centrafrique. Sur ce terrain, Emmanuel Macron n’innove guère.

Cet empressement à construire sur du sable mouvant des architectures institutionnelles chancelantes semble être devenu une marque de l’action de la France à l’extérieur.

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)